Du qualitatif au quantitatif : entre logique éditoriale et dictature du clic

Du qualitatif au quantitatif : entre logique éditoriale et dictature du clic

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Capture d’écran de la page d’accueil du site Google Analytics

A l’heure de la convergence médiatique, un certain nombre d’organes de presse, comme le très prestigieux New York Times, ont indubitablement du mal à négocier le virage du numérique. Particulièrement réputé pour la qualité de ses productions éditoriales, le célèbre quotidien new yorkais n’a, pour l’heure, pas encore trouvé son modèle économique sur le web. Chartbeat, XiTi, Google Analytics : les exigences du web journalisme semblent désormais bien loin de l’unique logique éditoriale. Qu’en est-il de la qualité journalistique sous la nouvelle dictature du clic ?

« Premier JT d’Europe », « Première radio de France » : à la radio comme à la télévision, l’intérêt pour l’audience dans le domaine journalistique n’est pas nouveau. Le média papier ne déroge pas à la règle, la vente au numéro et la publicité apportant aux éditeurs de presse la part la plus importante de leur chiffre d’affaire. A l’heure où les ventes sont au plus bas, l’impérialisme de la publicité n’est plus à démontrer. Dans les années 70 déjà, le journaliste Jean Schwoebel, alors président de la Société des rédacteurs du Monde, dénonçait ce « cancer des médias » qui impose aux journalistes « la recherche du sensationnel ».

Si certains Pure Players ou sites d’information spécialisée à l’instar de Mediapart ou Les Echos.fr sont parvenus à imposer leur contenu payant (partiellement ou totalement), très peu de journaux généralistes parviennent aujourd’hui à monétiser leur contenu web. C’est donc vers le contenu gratuit qu’ils se tournent naturellement. Or qui dit gratuité dit publicité. La dictature du clic ne serait donc qu’une conséquence logique du choix du « gratuit » comme modèle économique. Aujourd’hui on n’écrit plus un article mais on produit un titre. C’est ainsi que certains sites comme BuzzFeed, débarqué en France en novembre 2013, se sont spécialisés dans la multiplication d’articles inertes, vides et futiles dans l’unique but d’engranger du clic.

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Capture d’écran de la page d’accueil de BuzzFeed

D’autres sites américains vont encore plus loin en décidant de rémunérer leurs contributeurs (à raison de $5 les 1000 visiteurs) en fonction du nombre d’internautes qui cliquent sur leurs articles. Or le clic sur un article n’est en rien révélateur de sa qualité. Selon Dean Starkman, du magazine américain Columbia Journalism Review : « Payer au trafic revient à valoriser le sensationnel ou la quantité. Cela peut marcher à courte vue, mais à terme cela dégrade plutôt l’image de l’éditeur. »

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Le groupe Gawker Media vient de lancer le programme « Recruits » pour faciliter la rémunération de ses contributeurs. / Capture d’écran de sa page d’accueil.

Et si une complémentarité existait entre qualitatif et quantitatif ? C’est l’idée que défend Angèle Christin, docteur en sociologie de Princeton et de l’EHESS, dans sa thèse « Clicks or Pulitzer ? ». Selon elle, les petits formats rapides (listes, diaporamas, etc.) destinés à faire du clic contribuent à leur manière à « la poursuite de la qualité journalistique » en permettant la subvention d’articles « plus longs, plus critiques, plus réfléchis », qui amasseraient moins de clics.

Pour enrayer la course au clic et retrouver une certaine qualité journalistique, un collectif d’éditeurs emmené par Tony Haile, le PDG de Chartbeat, prône le passage du web du clic au web de l’attention, en préférant la monétisation du contenu à la monétisation du clic. Pour cela, Tony Haile préconise un autre système de mesure que le clic : le temps. Un discours qui semble avoir convaincu la direction de The Economist puisqu’elle a annoncé le 17 septembre dernier vouloir renoncer à la mesure standard du CPM (coût pour 1000 clics) pour adopter le « temps passé sur un article » comme unité de mesure. En revalorisant l’action de cliquer, cette mutation permettrait également d’endiguer la chute du prix des publicités attisée par le web du clic. Seraient-ce les prémices d’un nouveau modèle économique ?

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