Débordé(e)s par Charlie

Débordé(e)s par Charlie

Nul besoin de rappeler les faits, l’actualité ne parle que de Charlie, quelques jours après la sortie du « journal des survivants ». Voilà maintenant un peu plus d’une semaine que 17 personnes sont mortes à Paris, victime d’attentats terroristes. Quand j’ai appris la nouvelle de l’attaque des bureaux de Charlie Hebdo, j’étais à table avec mes collègues, en Turquie. Il a fallu attendre le retour au bureau, devant les ordinateurs, pour vraiment réaliser l’importance des évènements.

Les larmes aux yeux

J’ai encore beaucoup d’émotion à la vue de toutes ces « unes » en hommage à Charlie, de ces images de rassemblement, de ces dizaines d’articles de souvenirs et de témoignages. C’est une blessure que nous avons désormais en commun. De cette plaie béante, encore à vif, j’espère que nous réussirons à construire une société plus juste. J’ai des doutes, cependant. L’unanimité est pour moi une illusion. Quatre millions de personnes sont descendues dans la rue pour soutenir la liberté d’expression.  À Istanbul aussi, les crayons se sont levés dans l’avenue Istiklal. Je ne peux qu’être touchée par ce beau tableau. Mais d’autres questions, pourtant, me paraissent émerger derrière cette union (inter)nationale de façade, qu’il faudra prendre à bras le corps, en évitant les confusions et les amalgames.

Peut-on vraiment rire de tout ?

« En France, on peut encore rire de tout. On n’est pas en Iran, on n’est pas en Corée du Nord. Il faut maintenir ce niveau d’esprit critique ». Au micro d’Europe 1, Cabu riait des menaces de mort dont il avait été victime à l’époque de la publication des caricatures de Mahomet. Le blog des Décodeurs du Monde propose une analyse des limites de la liberté dans un article intéressant intitulé « De Dieudonné à Charlie Hebdo, jusqu’où va la liberté d’expression ? » :

En résumé, la loi n’interdit pas de se moquer d’une religion – la France est laïque, la notion de blasphème n’existe pas en droit – mais elle interdit en revanche d’appeler à la haine contre les croyants d’une religion, ou de faire l’apologie de crimes contre l’humanité – c’est notamment pour cette raison que Dieudonné a régulièrement été condamné, et Charlie Hebdo beaucoup moins.

Je suis du côté de Charlie car je ne peux imaginer une société sans liberté d’expression. Mais je refuse aussi une France qui, sous couvert de défendre ses valeurs, rejette les minorités. Je comprends ceux qui ne sont pas Charlie, c’est leur droit à eux aussi. Slate a publié un texte de Marie, enseignante en Seine Saint-Denis, qui me paraît très juste pour décrire ce qu’il risque d’arriver « après Charlie ». Et ce que nous devons empêcher, au nom même de cette grande lutte contre le terrorisme et l’obscurantisme :

Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas pour ces attentats. Non, tous les enfants de Seine Saint-Denis ne sont pas d’accord avec l’intégrisme islamiste. (…)

En braquant les caméras et les dictaphones sur une poignée de crétins, on oublie l’intelligence des autres et la sienne.

Pendant ce temps-là, des musulmans et des musulmanes se font agresser. Des mosquées sont incendiées, taguées, injuriées.

Journalistes et caricaturistes turcs pour la liberté d’expression

Cette semaine, dans les kiosques de Kadıköy, sur la rive asiatique d’Istanbul, de nombreux titres en français dans les étals des kiosquiers. Penguen, Leman, Uykusuz, des journaux spécialisés dans les caricatures, avaient tous la même « une » ce matin : une bulle sur fond noir avec cette phrase désormais mythique, « Je suis Charlie ».

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Cumhuriyet (à prononcer « djumuriète »), journal laïc de gauche, opposé au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan, a reçu des menaces de mort pour avoir publié en turc quatre pages du dernier numéro de Charlie Hebdo. Ici, la laïcité est défendue comme un principe fondateur de la République Turque, mais la religion aussi est un sujet sérieux. Il est le seul journal d’un pays à majorité musulmane à avoir publié ces dessins. Turkish Airlines a bloqué le journal sur ses lignes hier. Le tribunal Diyarbakir (Sud-Est du pays) a annoncé que les sites publiant la « une » du dernier Charlie Hebdo seraient bloqués, pour les raisons cités ci-dessous  (source Le Monde).

Les mots, écrits, dessins et publications qui dénigrent les valeurs religieuses et le Prophète constituent une insulte pour les croyants.

erdemAlors que le Premier ministre Turc, Ahmet Davutoglu, avait défilé à Paris le 11 janvier, il se prononce aujourd’hui contre la « une » de Charlie Hebdo du 14 janvier… La presse turque a majoritairement soutenu Charlie Hebdo au lendemain de l’attaque, comme le montrent les images de soutien des rédaction publiées ici, ou encore les dizaines de dessins des caricaturistes à leurs amis Français (ci-contre, Selçuk Erdem, pour Penguen).
Pourtant, de nombreuses arrestations de journalistes et d’opposants sont à déplorer en 2014, considérée comme une « année noire » pour le journalisme en Turquie.

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