Après « Charlie », la Nouvelle-Zélande s’interroge sur sa propre liberté d’expression

Après « Charlie », la Nouvelle-Zélande s’interroge sur sa propre liberté d’expression

Tag en hommage à Charlie Hebdo dans un skate park de Wellington, Nouvelle-Zélande Traduction bulle : « si Dieu existe, Il ne tue pas pour des dessins ! » Photo : Lise Chargé
Tag en hommage à Charlie Hebdo dans un skate park de Wellington, Nouvelle-Zélande
Traduction bulle : « si Dieu existe, Il ne tue pas pour des dessins ! »
Photo : Lise Chargé

À plus de 19 000 kilomètres de Paris, les évènements de Charlie Hebdo ont aussi fait la Une des médias en Nouvelle-Zélande. The New Zealand Herald, principal quotidien du pays, publiait en première page un porte-plume en bois représentant le majeur d’une main sur lequel étaient gravés les caractères « je suis Charlie ». Le journal titrait « Murder won’t silence our pens », soit « le meurtre ne fera pas taire nos stylos ». Message mettant en avant le caractère essentiel de la liberté d’expression dans le contexte mondial actuel. Profonde émotion, mauvais souvenir du Rainbow Warrior, polémique autour des déclarations d’un journaliste, remise en cause des relations entre la presse et la vie politique, les réactions ont été nombreuses au pays des Kiwis.

La semaine suivant l’attaque de Paris, Dame Anne Salmond, écrivaine et anthropologiste néo-zélandaise reconnue, s’inspirait du cas de la France et publiait un article dans le Dominion Post, aux airs de manifeste pour la liberté d’expression dans son pays. En comparaison à la France qui figure en 39ème position du classement de la liberté de la presse en 2014 selon Reporters sans Frontière, la Nouvelle-Zélande occupait pourtant une respectable 9ème position. Cependant, au cœur des problèmes qu’Anne Salmond soulève revient l’affaire « Dirty Politics » qui a éclaté l’année dernière dans le pays. La révélation de relations proches entre politiques et blogueurs-journalistes a choqué les esprits. À la veille des élections de 2014, le journaliste Nicky Hager publiait Dirty Politics, un livre démontrant notamment les relations étroites entre le blogueur-journaliste très influant Cameron Slater et l’entourage du premier ministre conservateur John Key. Des conversations Facebook révélées au grand jour par Hager montraient l’échange d’informations destinées à nuire au parti travailliste juste avant les élections. Les conservateurs dos au murs avaient alors fortement réfuté toute manipulation journalistique ou politique et avaient fait passer Hager pour un adepte de la théorie du complot.

Pour Anne Salmond, Charlie Hebdo est l’occasion de revenir sur cette affaire explosive qui ne doit pas être étouffée. Selon elle, « la liberté de la presse a été compromise dans le pays » et « alors que nos leaders (les hommes politiques néo-zélandais) ne tirent pas sur les gens, ils travaillent à détruire les vies et les carrières de ceux qui ne sont pas d’accord avec eux ». Ici, l’affaire « Charlie » semble avoir relancé ce que le journaliste du New Zealand Herald John Armstrong avait appelé le « Watergate néo-zélandais ». Alors, nombreuses ont été les critiques sur les déclarations-hommages faites par John Key à propos de la liberté d’expression. L’auteur néo-zélandais Danyl McLauchlan pointait notamment du doigt une loi qui selon lui, rend le Premier Ministre incohérent. « Les gens seront peut-être surpris d’apprendre qu’en Nouvelle-Zélande il n’existe aucune loi protégeant les auteurs de satires. Néanmoins il est illégal d’utiliser des images du Parlement à des fins satiriques ». Depuis 2007, une loi interdit en effet l’usage de photos ou vidéos du Parlement à des fins humoristiques ou tournant les députés au ridicule.

Caricature d’Emmerson pour The New Zealand Herald Source : capture d’écran nzherald.co.nz « Dirty Politics » : En 2011, John Key poursuivait en justice le journaliste Bradley Ambrose pour avoir enregistré une de ses conversations avec John Banks et essayé de publier l’enregistrement sans autorisation.
Caricature d’Emmerson pour The New Zealand Herald
Source : capture d’écran nzherald.co.nz
« Dirty Politics » : En 2011, John Key poursuivait en justice le journaliste Bradley Ambrose pour avoir enregistré une de ses conversations avec John Banks et essayé de publier l’enregistrement sans autorisation.

 

John Key sur les attentats de Charlie Hebdo :

“The targeting of journalists going about their daily work is an attack on the fourth estate and the democratic principles of freedom of speech and expression, which must be strongly condemned. »

« Cibler les journalistes pour ce qui relève de leur travail quotidien est une attaque du quatrième pouvoir et du principe démocratique de la liberté d’expression. Cela doit donc être fortement condamné ».

Si les Kiwis ont été profondément choqués par les attentas de Paris, une réaction liée à la mémoire collective nationale a eu lieu exclusivement en Nouvelle-Zélande. « Nous n’avons pas oublié le Rainbow Warrior », me confiait notamment Katrina Batten, productrice du programme « Best of Week » pour Radio New Zealand National. L’affaire remonte à 1985. Les services secrets français avaient provoqué le naufrage du Rainbow Warrior, un navire de Greenpeace à quai en Nouvelle-Zélande pour protester contre les essais nucléaires français dans le pacifique. L’affaire avait provoqué la mort d’un photographe membre de l’équipage. Alors quand il s’agit d’évoquer une attaque terroriste en France, les néo-zélandais, toutes générations confondues, ne manquent pas de rappeler que la France a causé du tort à leur pays il y 30 ans. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir des commentaires de cet ordre sous les articles en ligne consacrés à Charlie Hebdo ici.

Caricature d’Evans pour The Press Source : capture d’écran stuff.co.nz
Caricature d’Evans pour The Press
Source : capture d’écran stuff.co.nz

Mais s’il reste une petite part d’amertume historique envers les Français, l’élément le plus récent et déclencheur d’une polémique sur la liberté d’expression en Nouvelle-Zélande est lui, purement néo-zélandais. C’est Derek Fox, journaliste, présentateur vedette et ancien candidat du parti maori pour plusieurs élections, qui a fait l’objet de toutes les controverses. En cause, un post sur Facebook affirmant que le rédacteur en chef de Charlie Hebdo n’avait eu que ce qu’il méritait et était par conséquent entièrement responsable de la mort de ses collègues. Ses mots exacts étaient que le rédacteur en chef de Charlie Hebdo « payait le prix » pour avoir voulu faire preuve de « supériorité culturelle » et d’« arrogance ». Il a, sans le vouloir, relancé la question même de la liberté d’expression en Nouvelle-Zélande. Certains estiment qu’il devrait être puni par la loi pour ses propos et s’excuser. D’autres soutiennent qu’il a le droit comme tout le monde de faire valoir son opinion, le problème étant de savoir où situer la limite de la liberté d’expression.

Alors la question qui se pose actuellement à l’autre bout du monde est simple. Est-ce qu’un attentat contre la presse pourrait aussi avoir lieu en Nouvelle Zélande ? Dans une interview donnée au New Zealand Herald , le professeur Paul Morris de l’université de Victoria (Wellington) affirmait que les risques d’une attaque contre la presse étaient très minimes sur l’île. Une des raisons pouvant expliquer cette faible probabilité est historique. Une affaire similaire à celle de Charlie Hebdo avait déjà éclaté au Danemark avec le quotidien Jyllands-Posten et les 12 caricatures de Mahommet parues en 2005. L’affaire ayant pris une ampleur internationale, les médias en Nouvelle-Zélande avaient convenu de ne plus publier de contenu à caractère potentiellement offusquant de manière répétitive. Mais cela n’empêche pas pour autant les dessinateurs océaniens de s’exprimer. « Un incident comme celui de Paris ne nous arrête pas. Et ne nous arrêtera jamais. Car nous sommes la vérité dans une société complexe », déclarait Jules Faber, président de l’organisation Australian Cartoonists Association à Matt Nipert, journaliste pour le New Zealand Herald.

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