La course aux clics : le journalisme web dans tous ses états (1/2)

La course aux clics : le journalisme web dans tous ses états (1/2)

Première partie : La course aux clics dicte les lignes éditoriales  

Pour les médias sur internet, difficile de vraiment évaluer sa réussite ou même ce qui intéresse le plus les lecteurs. Le nombre de clics sur un sujet est même la seule vraie référence et il a déclenché une vraie obsession chez certains journalistes. La dictature du clic vous dites ?

Elle est de plus en plus dans l’air du temps. Les sites les plus cliqués prospèrent alors que certains autres basculent dans les oubliettes des classifications des moteurs de recherche. Alors pourquoi cette sélection par l’arrière ?

Déjà bien sur car le clic attire les publicitaires, ceux-là mêmes qui permettent aux entreprises d’exister, ou au moins de survivre. Les entreprises cherchent des sites où il y a du passage alors forcément dans toutes les rédactions web, les obligations de chiffres planent comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête des journalistes.

Ensuite, car le nombre de clics est un indicateur de la valeur du papier, en tout cas aux yeux de son propre auteur. Les yeux rivés sur Chartbeat, les rédacteurs web comparent constamment leurs productions entre eux: il y a une sorte de nivellation par le bas, « ce que le voisin a fait, il faut que je le fasse aussi pour être mis hors jeu ».

Influences sur le travail du journaliste

Angèle Christin, sociologue à l’université de Princeton, a publié une enquête sur ce sujet, Clic ou Pulitzer. Après avoir observé quatre journaux parisiens et quatre new-yorkais, elle raconte comment la course aux clics joue sur la ligne éditoriale du média et parfois même sur la qualité du média. « La tentation de ne diffuser que des sujets populaires est forte dans les sites d’information. Un site américain a complètement supprimé sa rubrique internationale faute de public suffisant » détaille Angèle Christin. Le populaire aux détriments du grand reportage ou de l’enquête même si ce n’est pas le cas de tous les médias d’information et que toutes les enquêtes qui ont été menées préviennent qu’il est important de ne pas généraliser.

L’audience face au travail journalistique.

Alors que les plus grands prix journalistiques récompensent le travail d’investigation ; le sensationnel et l’insolite attirent d’avantage l’œil sur Internet. « Les contenus fortement chargés en émotions fonctionnent bien sur le web. Ils incitent les lecteurs à commenter et partager » explique Olivier Glassey, sociologue des nouveaux médias à l’université de Lausanne. Ces sujets se développent d’ailleurs sur une quinzaine de lignes car ils doivent être lus rapidement et aller directement à l’essentiel de l’information. Économiquement parlant, ce sont d’ailleurs les plus rentables pour un média. Un journaliste peut en rédiger en moyenne entre cinq et quinze par jour. Au contraire, une enquête demande une implication totale et souvent plusieurs jours de travail.

Une pratique de moins en moins courante. Au Vif à Bruxelles par exemple, les dépêches sont reprises des agences ou développées en croisant certaines autres sources mais il est rare que les papiers dépassent un feuillet- un feuillet et demi. Alors bien sur le web réclame une structure d’articles plus courte. Angèle Christin s’est aperçue en scrutant les défilements d’écran, que les articles plus travaillés cumulent plus d’audience cinq ans plus tard alors que les « petits » papiers sont plus périssables. Il faut dire que ces derniers représentent le plus souvent l’actualité chaude, traitée de manière assez semblable dans les médias d’information d’une zone géographique proche (ou non d’ailleurs). « Il y a une uniformisation des contenus » confirme Olivier Glassey. La course aux clics est d’après certains sociologues, un nouveau modèle économique du journalisme web: celui d’aller toujours plus vite, de suivre le rythme des technologies.

Et même si certains journalistes la renient, elle existe et influence leur façon de travailler.

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