Alain Lallemand sur l’enquête des Panama Papers : « c’est une partie de poker menteur »

Alain Lallemand sur l’enquête des Panama Papers : « c’est une partie de poker menteur »

 

Alain Lallemand
Alain Lallemand. Image CC.

Depuis quelques jours, il est impossible d’échapper aux mots « Panama Papers » sur les réseaux sociaux et les sites d’infos. Et pour cause : ils désignent la plus grande enquête d’investigation jamais réalisée. Une enquête qui déverse un flot continu de révélations sur les sociétés offshores sur la toile et dans les journaux. Une enquête qui résulte aussi d’un « travail de titan ». Quelque 107 rédactions du monde entier y ont participé, en partenariat avec le Consortium international de journalistes d’investigation (ICIJ).

Comment mettre en place une collaboration efficace quand autant de journalistes sont impliqués, comment pallier les problèmes de langue, comment faire pour que l’enquête reste secrète ? Alain Lallemand, journaliste au Soir et grand reporter de guerre, a accepté de répondre à ces questions. Avec deux de ses collègues, Xavier Counasse et Joël Matriche, il a travaillé sur les « Panama Papers ». Depuis 2000, il est prend part aux enquêtes de l’ICIJ.

Comment s’est passée la collaboration avec tous les journalistes qui ont participé à l’enquête ?

Visiblement la fuite a lieu en avril 2015, par le biais d’un lanceur d’alerte qui a donné l’info au journal allemand Süddeutsche Zeitung. Nous nous sommes réunis avec tous les journalistes d’investigation de Belgique qui étaient chargés de l’enquête (les trois journalistes du Soir, Kristof Clérix et Lars Bové des journaux flamands Knack et De Tijd, ainsi qu’un autre du journal Mo*). Nous n’avons jamais fait de réunion avec les 376 journalistes qui ont participé à l’enquête. Nous avons commencé fin mai à nous plonger sur les dossiers, pour essayer de nous coordonner entre Belges sans faire de doublons.

Ce qu’il faut savoir, c’est que les journalistes en charge de l’affaire se sont occupés des personnes de leur pays impliquées dans la fraude fiscale. Le Monde ne s’est chargé que des Français, nous que des Belges… Mais, il y avait quand même des ponts. Par exemple, les journalistes de Madagascar, qui travaillaient pour la première fois sur cette enquête, sont francophones et étaient confrontés au consortium qui parle en anglais. De plus, les outils de recherche de l’ICIJ sont sécurisés et très difficiles. Donc, c’est moi qui leur ai expliqué comment fonctionnaient les plateformes d’échange.

Avec les journalistes belges, comment l’enquête s’est-elle déroulée ?

Avec les journalistes belges, nous nous sommes fixé un agenda. Nous nous réunissions tous les mois pour étudier l’avancée de l’enquête. D’abord, nous nous sommes plongés dans la documentation. Nous avons fait des recherches pour voir si nous pouvions trouver des pépites apparentes. C’était en fait un sondage au hasard, c’est-à-dire que nous nous sommes appuyés sur des listes. Par exemple, nous avons pris la liste des personnes qui sont liées à un casino, ainsi qu’une autre de parlementaires. Évidemment, nous avons pris aussi la liste des personnes que nous avions déjà épinglées dans les fraudes précédentes (LuxLeaks, SwissLeaks…).

Une fois que nous avons eu une idée plus claire de ces listes, nous avons fait des recherches sur chaque Belge concerné et nous les avons rentrés dans un tableur. Résultat : nous avions plus de 800 noms. Il y avait des doublons, à cause de « faux Belges » ou de faux étrangers qui étaient de vrais Belges. Petit à petit, nous sommes arrivés à un tableau d’environ 720 à 750 Belges. Ensuite, nous nous sommes donné tant de Belges à traiter par personne. Nous avons aussi fait une analyse de leur profil : date de naissance, domicile, société en Belgique, sociétés offshores, société à l’étranger, pour qu’en février 2016 nous ayons l’ampleur de toutes les fraudes qui ont été commises par des Belges.

Comment pallier les problèmes de langue quand 107 rédactions du monde entier participent à la même enquête ?

Le standard de l’ICIJ est de dire « nous vous aidons à sécuriser vos recherches et vos échanges. Ceux qui peuvent nous donner des infos vraiment intéressantes, nous vous coordonnerons pour écrire des histoires ensemble. » Et c’est toujours rédigé en anglais, puisque c’est la langue de travail. À partir de là, nous traduisons.

Vous parlez de recherches sécurisées, pouvez-vous m’en dire plus ?

Lorsqu’il y a une nouvelle enquête à faire, l’ICIJ nous envoie un mail, puis nous renvoie vers une plateforme sécurisée afin de nous en dire plus, pour ne pas qu’une tierce personne soit mise au courant. Nous rentrons dedans non pas avec un simple mot de passe, mais avec une clef électronique. En fait, nous avons trois fils pour travailler : un forum sécurisé, une base de données et un outil qui nous permet de visualiser les données, avec un logiciel qui permet de réfléchir aux connexions de lieux et d’adresses (des personnes impliquées dans les « Panama Papers »).

Justement, outre ce système comment faire pour garder le secret sur l’existence de cette enquête quand 107 rédactions travaillent dessus ?

C’est un problème. Nous savons que nous nous sommes engagés. Nous ne donnons pas la date, car nous savons que l’effet de surprise est très important. Un  exemple : l’ICIJ n’est pas le seul réseau de journalistes d’investigation dans le monde. J’enquête via d’autres réseaux où il y a des gens qui font partie l’ICIJ et d’autres non. Nous devons donc nous mettre d’accord sur les agendas pour d’autres enquêtes. Nous nous arrangeons pour que les dates d’atterrissage des différentes enquêtes ne tombent pas en même temps, mais sans dire que c’est à cause des résultats d’une autre enquête.

Par exemple, j’ai travaillé avec Mediapart sur un projet sur les armes qui est sorti le 18 mars. Nous avons fait exprès de ne pas le publier le même jour que les « Panama Papers », mais sans préciser aux autres journalistes que c’était à cause de cette enquête de fraude fiscale. C’est en fait une partie de poker menteur. L’étanchéité dans nos relations, c’est très important. Nous sommes amis, nous travaillons ensemble, mais nous sommes d’accord sur ce sur quoi nous travaillons ensemble.

A la rédaction du Soir, qui savait que vous travailliez sur cette enquête ?

Le rédacteur en chef avait seulement une évaluation, de ce que nous faisions avec Xavier Counasse et Joël Matriche. Il savait qu’aux environs de Pâques quelque chose tomberait, et que c’était une nouvelle affaire de fraude fiscale. C’est tout. Quand une date d’atterrissage a été fixée, nous la lui avons transmise et nous avons essayé de lui vendre notre travail pour qu’il accepte la publication des résultats de l’enquête, en donnant quelques grands noms concernés par l’affaire. Mais par exemple, nous ne lui avons pas expliqué quels étaient nos moyens de preuve, ni comment nous avons travaillé. Je n’explique pas non plus à mon chef où je mets les données sur lesquelles je travaille. En plus, en Belgique, la protection des sources est très forte. Ce n’est donc pas seulement un devoir, c’est avant tout une obligation.

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