En stage : « ma déontologie à l’épreuve du terrain »

En stage : « ma déontologie à l’épreuve du terrain »

Tournage d'une interview dans un hôtel d'Abidjan // Photo : S. Bariouss
Tournage d’une interview dans un hôtel d’Abidjan. Image S. Bariouss.

 

En tant qu’étudiant en journalisme, j’ai reçu des cours de déontologie et d’éthique journalistique. Ces cours se sont greffés à une morale personnelle pour définir des règles selon lesquelles je comptais exercer la profession de journaliste. Cette conduite que je m’étais imposée m’a bien évidemment suivi en stage à Abidjan. Mais sur place, elle a été mise à rude épreuve.

Un mardi, en conférence de rédaction, je suis chargé d’apporter mon aide sur le tournage d’une interview. Un ancien joueur de football qui dirige aujourd’hui le syndicat des joueurs ivoiriens accepte de nous recevoir dans ses locaux.

Arrivés sur place, nous sommes conduits dans le bureau dans lequel se déroulera le tournage. Nous y attendent le chargé de communication et la femme de l’ex-international ivoirien. Ils se dirigent vers la journaliste qui va « diriger » l’entrevue, et réclament de voir le questionnaire pour vérifier les questions. À ma grande surprise, ma collègue accepte, et écoute patiemment leurs remarques. « Cette question, vous ne la posez pas, ça ne vous regarde pas. Celle-là non plus, ça c’est un peu tôt pour en parler. Voilà, enlevez ces questions s’il vous plaît ». Ma collègue acquiesce sous mes yeux ébahis.

À la fin de l’interview, le joueur nous remercie. Sa femme et son chargé de communication viennent ensuite me voir : « On aimerait que vous ne diffusiez pas ce passage-là. Si vous le faites, on portera plainte. Cette phrase, vous la coupez, celle-là aussi ». Cette fois-ci c’est à moi qu’ils s’adressent. Je m’autorise donc à leur dire que ce n’est pas à eux de m’apprendre mon travail. En vain, ils sont inarrêtables. La femme du joueur suggère que son mari se rasseye pour évoquer le conflit avec son ex-compagne, et le chargé de communication me demande de lui envoyer le sujet final afin qu’il le valide avant la diffusion. C’en est trop. Je réagis en expliquant le plus poliment possible qu’ils n’obtiendront rien de ce qu’ils réclament, que leur comportement est déplorable. Je défends ma vision du journalisme, qui ne se laisse pas influencer et « dominer » par des personnes qui veulent servir leur intérêt personnel.

Nous quittons les lieux. Sur le chemin du retour, mes collègues me reprochent de m’être énervé. « Tu sais, ici c’est comme ça que ça se passe. Leur comportement est normal ». Changement radical, moi qui pensais être en train de défendre l’éthique journalistique, suis-je en fait en train de vouloir imposer mes manières de penser et d’agir ? De quel droit pourrais-je faire cela ? J’arrive à la conclusion que j’ai le droit de défendre ma vision du journalisme, mais que je ne peux pas l’imposer autour de moi.

C’est ainsi que quelques semaines plus tard, nous partons pour un autre tournage. Cette fois-ci, un agent de joueurs nous reçoit dans son hôtel 4 étoiles. L’interview se déroule normalement, jusqu’au moment où nous éteignons les caméras. L’agent de quelques stars du football africain nous annonce qu’il s’en va, glisse dans la main d’un collègue une liasse de billets à partager parmi l’équipe, et nous fait servir le déjeuner sur la terrasse de l’hôtel à ses frais. Interloqué, je signale à mes collègues que ce n’est pas forcément une bonne idée d’accepter. « Timothée pardon, faut pas nous faire la morale ». J’hésite, puis me rassieds, impuissant. Aurais-je dû défendre mon opinion quitte à passer pour « le blanc qui veut venir faire sa loi » ? Peut-être.

Dans les heures qui ont suivi l’interview, je cherche les raisons qui ont pu pousser cette personne à se montrer si gracieuse envers nous. Certes, les agents de joueurs gagnent énormément d’argent. De là à le gaspiller en l’offrant à des journalistes qui viennent tourner une simple interview… Le sentiment que quelque chose m’échappe, que nous avons été manipulés et que nous avons rendu un grand service à cette personne sans le vouloir et sans connaître ses intentions ne me quitte pas. Ne pas accepter de cadeaux ou d’argent de la part des personnes que l’on rencontre était une base dans les cours de déontologie à l’Université. Apparemment, ici, les choses sont bien différentes. Et ce n’est pas un stagiaire qui les remettra en cause.

« En stage » est une série d’articles plus personnels qu’à l’accoutumée, consacrés à des expériences ou des observations réalisées par les étudiants du Master 1 « Nouvelles pratiques journalistiques » de l’Université Lumière Lyon 2 lors de leur stage obligatoire à l’étranger.

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