En stage : « ma première enveloppe »

En stage : « ma première enveloppe »

Au Sénégal, l'enveloppe de "frais de transport" est une institution - Julia Carpenter
Au Sénégal, l’enveloppe pour « frais de transport » est une institution. Image Julia Carpenter.

 

Pour un journaliste, la conférence de presse, c’est la routine. Un discours lissé, chiffré, lieux communs à l’appui. Au Sénégal, cet exercice est aussi l’occasion de gonfler ses étrennes. À chaque déplacement, sa petite enveloppe.

17 mars 2016, 10 h 30. Pour la troisième fois depuis le début de mon stage, je goûte l’air chaud et pollué de Dakar. Entre écriture, direct ou enregistrements, les sorties dans la capitale sénégalaise sont rares. Le point d’accroche est la conférence de presse d’une entreprise de vente en ligne, qui prépare un concours ouvert aux étudiants. La radio est partenaire. Avec la responsable du dossier, aussi stagiaire, nous partons pour un trajet de 25 minutes en taxi.

Collés au cuir défoncé de la banquette arrière, nous négocions. Ici, tout se négocie. Comme toujours, le prix d’entrée s’envole quand on est blanc. Comme toujours, un sourire donne une course à 2000 francs CFA (3 €).

Le trafic est fluide, le trajet rapide. Arrivés près des bureaux, il faut montrer patte blanche. Puis vient l’open-space, son buffet sucré et ses quatre rangées de chaises. À quelques minutes de l’évènement, les journalistes se pressent autour d’une feuille. Ils renseignent leurs noms, prénoms, numéro de téléphone et organe de presse.

Après 20 minutes d’institutionnel et 5 minutes de questions, le buffet est pris d’assaut. Tout le monde patiente, dans un moment de flottement. La personne qui défendait le projet à l’oral récupère la feuille d’émargement et se dirige vers un bureau : elle réapparaît quelques instants plus tard avec une série d’enveloppes, qu’elle distribue religieusement dans l’ordre d’inscription.

Dans ces pliages scellés, une « indemnisation de transport ». Quelques milliers de francs CFA, histoire de couvrir les frais. Pour moi, ce sera 5000 francs. Deux billets de 2000, un de 1000. Remerciements, échange de numéros, retour.

Sur trois conférences de presse auxquelles j’ai participé, toutes offraient ces « gratifications ». Pour la première, mon collègue du jour voulait que je signe après lui : refus de l’organisme qui recevait. Ne connaissant pas les enjeux de la pratique, on m’expliquait que c’était « comme ça » et systématique.

Le Sénégal est le 61e pays le plus corrompu au monde, selon une étude de Transparency International. Pourtant, ce non-dit existe aussi en France, sous une forme peut-être plus pernicieuse encore. Les petits cadeaux reçus en « conf » » sont bien des avantages, non ? Ils ont un coût, ces sacs promotionnels où une marque apparaît bien en évidence.

Ici, le système d’enveloppes, assumé, semble faire fi de l’éthique. Le rapport à l’argent est peut-être moins tabou, moins hypocrite. Au journaliste de mesurer si ces petits avantages inspirent sa copie.

« En stage » est une série d’articles plus personnels qu’à l’accoutumée, consacrés à des expériences ou des observations réalisées par les étudiants du Master 1 « Nouvelles pratiques journalistiques » de l’Université Lumière Lyon 2 lors de leur stage obligatoire à l’étranger.

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