Comment informer quand un pays compte plus d’une soixantaine de langues ? Interview de Draman Soh, rédacteur en chef de Radio Bobo

Comment informer quand un pays compte plus d’une soixantaine de langues ? Interview de Draman Soh, rédacteur en chef de Radio Bobo

Mooré, dioula, fulfuldé, bobo, sénoufo… Le Burkina Faso compte plus d’une soixantaine de langues nationales, toutes encore bien vivaces. Comment informer une population essentiellement rurale et aussi diversifiée ? Nous sommes allés poser la question au rédacteur en chef de Radio Bobo, Draman Soh.

À qui s’adresse Radio Bobo ?

On diffuse dans la région des Hauts-Bassins et dans la région des Cascades où nous avons quelques auditeurs. Donc notre public cible est essentiellement composé de ruraux, dont beaucoup sont analphabètes.

En matière de contenu, quelle est la ligne éditoriale de la radio ?

Notre priorité, c’est de prendre l’information au plan local et la transmettre. Mais, on a également des volets d’information nationale et internationale en français facile, pour que les auditeurs puissent assimiler l’information. Nos domaines sont l’agriculture, l’économie, la culture, et le développement local de façon générale. On envisage la radio comme un média qui permet à ces populations de comprendre le fonctionnement de l’état, essentiellement du fait que le Burkina Faso est un pays en voie de développement. Il faut donc expliquer aux populations comment l’ensemble de ces chantiers sont mis en œuvre pour pouvoir les impliquer dans ce processus-là.

Vous diffusez trois éditions de journaux, plus un flash d’information. Est-ce suffisant pour informer la population ?

C’est une radio généraliste. Elle doit offrir une diversité de programme aux auditeurs. Mais on est dans un milieu de nos jours où l’information va très vite. Et celui qui informe en premier est mieux vu et mieux connu sur le plan radiophonique. L’objectif est peut-être de démultiplier les tranches d’information pour que nos auditeurs soient au parfum des informations à chaque heure de la journée, même si ce n’est pas une radio à caractère informatif.

Comment vous adaptez-vous à vos auditeurs ?

Nous avons deux éditions de « Régionale info » et nos auditeurs changent un peu en fonction des tranches horaires. Donc il faut permettre à l’ensemble des auditeurs d’avoir accès à l’information. Je prends l’exemple du 11 heures. Essentiellement, on peut dire que nos auditeurs, à cette heure-là, ce sont les acteurs du secteur informel, ça veut dire les petits commerçants, ceux qui sont aux marchés, les ménagères… Mais il y a une grande partie de la population qui ne peut pas avoir accès à la radio à cette heure-là, je veux parler de ceux qui pratiquent l’agriculture. Généralement, aux alentours de 11 heures, ils sont pris pour les travaux champêtres. C’est vrai que la radio peut être à côté d’eux, c’est ce qui fait même la différence de la radio par rapport à la télévision. Mais on considère que la concentration n’est pas optimale pour assimiler toutes les informations quand on travaille. On se dit que quand cette catégorie d’auditeur arrête ces activités vers 17 heures. Ils sont à la maison, le poste de radio est à côté, ils ont le temps d’écouter les informations. C’est plus propice. Donc on revient là-dessus pour leur permettre de saisir l’information.

Vous informez dans d’autres langues que le français. Lesquelles et à quelle fréquence ?

On commence l’information en langues nationales à 14 h 45. Quand nous, on parle de langues nationales, ça veut dire que ce sont des langues locales en réalité. Et la langue officielle, c’est le français. 14 h 45, c’est l’heure où on synchronise avec Radio Burkina qui présente les trois principales langues, à savoir le mooré, le dioula et le fulfuldé. Dans chacune de ces trois langues, on présente l’information de façon générale pendant 15 minutes. Après ces 45 minutes d’information suivent maintenant la vague des informations dans les langues où les locuteurs sont moindres par rapport au dioula, au mooré, et au fulfuldé. Ensuite, nous reprenons l’antenne et nous revenons sur le plan local. On reprend les informations en dioula (puisque le dioula, c’est la langue la plus parlée à Bobo Dioulasso) à partir de 15 h 30 et jusqu’à 16 h 30 pratiquement, ça évolue en fonction de l’information. Mais il faut savoir qu’avec nos confrères de Radio Burkina, nous couvrons 16 langues. Mais 16 langues, ce n’est pas trop, parce que le Burkina compte une soixantaine de langues nationales.

Vos journaux ont une durée assez longue, entre 20 et 30 minutes. Comment l’expliquez-vous ?

La première édition de « Régionale Info » qui est à 11 heures dure 30 minutes. Comme c’est en radio, il y a le temps qu’on vous consacre, et c’est de l’actualité aussi. L’actualité, ça ne s’invente pas comme ça. On suit le cours des événements. Mais il y a également des papiers d’initiative. C’est-à-dire lorsqu’on voit un phénomène, même si ça n’attire pas l’intention du public de prime abord, avec l’œil du journaliste, on essaie d’attirer l’attention du public sur cela. Par exemple, l’utilisation des plaques solaires. Ça passe peut-être inaperçu pour certains, mais c’est un phénomène vraiment important de nos jours. Donc ça nous donne trente minutes de journal à 11 heures et 25 minutes à 18 h 5.

Il y a une différence de traitement de l’information entre les sujets en français et ceux traités en langues nationales ?
82% de la population burkinabé vit de l'agriculture - © Chloé Laloi
82 % de la population burkinabé vit de l’agriculture. Image Chloé Laloi.

Ceux qui traitent les sujets en langue nationale, ils ont été formés pour ça. Donc ils savent quels sujets intéressent leur audience. Nous, on peut traiter une information en français qui ne va pas forcément intéresser en langue nationale.

Je prends l’exemple des attentats de Bruxelles. En français, nous avons passé tout notre temps à traiter ça. Mais pour celui des langues nationales, il est plus difficile pour lui d’en parler. D’abord, il faut expliquer à l’auditeur où c’est la Belgique, Bruxelles. C’est trop distant. Néanmoins, il peut en parler comme ça dans une brève. Mais c’est en fonction du public cible. Celui qui fait les langues nationales, il s’appuie généralement sur les informations traitées par la rédaction française quitte à compléter avec d’autres informations qu’il va recevoir de ces confrères. À l’inverse, il y a des sujets traités en français qui les intéressent aussi. Par exemple, si on dit qu’on a découvert une nouvelle substance qu’on utilise dans les champs pour amoindrir l’utilisation des pesticides. Quand le journaliste dioulaphone va voir ça, il va dire, mais ça intéresse le public d’agriculteur qui s’exprime majoritairement en dioula. Donc il va traiter cette information.

Les mêmes reportages sont diffusés plusieurs fois sur des éditions de journaux consécutives, parfois sur plusieurs jours. Pourquoi ?

On dit que la répétition est pédagogique. Nous sommes en face d’une audience en majorité composée d’analphabètes. Il faut dire que le Burkina Faso, à ce jour, a un peu plus de 70 % d’analphabètes. Donc pour pouvoir comprendre l’information, il faut pouvoir tenir compte de cette catégorie de population là. Il faut chaque fois répéter le message pour leur permettre d’assimiler l’information, et la diversifier dans d’autres langues. En tant que radio de proximité d’état, il faut qu’on soit compris de tous. C’est notre principale mission.

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