Journaliste à la frontière serbo-hongroise : « Traiter une information déjà manipulée, c’est le quotidien. »

Journaliste à la frontière serbo-hongroise : « Traiter une information déjà manipulée, c’est le quotidien. »


Journaliste freelance à Budapest depuis 2014, Joël Le Pavous s’est rendu à la frontière entre la Hongrie et la Serbie où se trouve une double clôture pour empêcher l’accès à la « route des Balkans ». Fixeur pour une équipe de la RTBF, il s’est retrouvé confronté à une situation bien sinistre : d’un côté de ces fils barbelés, des réfugiés (sur)vivant dans une friche dans des conditions insalubres ; de l’autre, une autorité inflexible incarnée par des forces de police, des haut-parleurs lançant des messages d’intimidation et une clôture dite « intelligente ». Retour avec ce jeune homme sur
le traitement journalistique d’un sujet éminemment sensible et le statut des médias en Hongrie.

Quel est le rôle du fixeur lorsqu’un média comme la RTBF souhaite tourner auprès de la frontière ?
J. L.P :
Avant d’être fixeur, c’est-à-dire faciliter le travail des journalistes en arrangeant des rencontres, en traduisant lorsqu’il y en a besoin et en connaissant mieux le terrain car j’y ai été plusieurs fois, je suis d’abord correspondant pour Courrier International, Society, SoFilm, SoFoot, Slate et Rue89, entre autres. C’est surtout parce que je parle français et hongrois qu’on m’a contacté. J’ai eu de la chance de pouvoir travailler aux d’un journaliste expérimenté, et son cameraman. Mais c’est une expérience très étrange : d’un côté, tu es satisfait de témoigner et être à la base d’une information qui sera relayée à des milliers de kilomètres de là où se passe l’action, mais de l’autre tu te retrouves face à des êtres humains qui ont souffert pour atteindre le sol européen, qui survivent dans des containers ou des camps de fortune, et tu ne peux qu’en être traumatisé.

Tu as patrouillé avec les forces de police locale, le sentiment de contrôle doit être omniprésent…

J. L.P : Il y a la fois des policiers, de la police dite opérationnelle (armée) et il y a également des militaires. On voit aussi des miradors en bois, avec des gars équipés de jumelles qui surveillent. Mais il ne s’y passe tellement rien que l’on pouvait demander aux mecs de se tourner dans un sens ou un autre pour le plan, et ils s’exécutaient sans problème. Certes on avait les autorisations pour longer les routes de service, mais on peut dire que notre visite égayait un peu leurs journées. Car cela les fait plutôt rire de voir ces médias se ramener pour filmer une clôture, avec peu d’activité autour.

Es-tu autorisé à tout filmer ?

J. L. P : Le long de la clôture, en règle générale oui même si on est tout le temps accompagné par un représentant de l’autorité. Je suis allé à un centre d’entraînement à Szeged de chasseurs frontaliers, c’est-à-dire des hommes et femmes qui ont un entraînement physique spécial pour appréhender des migrants rentrés illégalement sur le territoire hongrois, qui là aussi était très encadré. Pour nos prises de vue, on a du passer par le service de communication de la police de la région, et on nous a clairement fait comprendre qu’il fallait poser les bonnes questions aux bonnes personnes. Officiellement, on ne nous imposait pas la ligne éditoriale ou la façon d’aborder cette formation, mais on était toujours surveillé par une ou deux personnes, voire quatre lorsqu’il s’agissait de poser des questions à l’instructeur d’enseignement théorique.

Justement la liberté de traiter certains sujets par les journalistes en Hongrie n’a pas bonne presse, comment l’expliques-tu ?

J. L.P : Lorsqu’il s’agit de traiter de sujets en rapport avec les autorités, c’est normal d’être surveillé, et notre travail ne sera pas de critiquer leur travail, mais de montrer que cela existe. C’est pourquoi pour ce reportage, il était tout aussi important d’avoir l’avis du maire pro-migrant que les vues des militaires d’un côté, des hommes qui attendent de l’autre : il fallait équilibrer pour rester le plus dans le vrai. En revanche, la TV nationale est clairement un outil de propagande du gouvernement Orbán, qui n’hésite pas à sélectionner les images pour alimenter son discours anti-réfugiés, et plus généralement anti-UE. Entre ce qui est diffusé et ce qu’il se passe réellement, il faut savoir faire le tri pour s’informer. En quelque sorte, traiter un information déjà manipulée, c’est le quotidien.

Qu’en est-il de la pluralité des médias ?

J. L.P : Heureusement qu’il existe plusieurs canards aux lignes éditoriales bien différentes, ce n’est pas une dictature quand même ! Et pareil pour les chaînes TV, radio ou sites en ligne. Rien que pour traiter l’actualité de l’Europe centrale en français, il y a d’un côté Hulala et de l’autre le Visegrad Post qui sont aux antipodes idéologiquement parlant mais existent bel et bien. En revanche, ce n’est pas nouveau qu’il y ait une guerre des médias entre le Premier ministre, Viktor Orbán, et le milliardaire George Soros : depuis 2014, on a vu certains sites jusqu’ici très fiables diffuser les campagnes contre les migrants et les ONG, afin d’être biens vus du gouvernement. Et c’est l’indépendance des médias qui chute, ainsi que leur crédibilité.

Julie Gaubert

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