Juan Diego Restrepo : le journalisme d’investigation « est un grand complément »

Juan Diego Restrepo : le journalisme d’investigation « est un grand complément »

Capture d’écran de verdadabierta.com

Juan Diego Restrepo est directeur de verdadabierta.com, un média digital colombien. Son but? Restaurer la vérité sur le conflit que le pays a subit et subit encore à travers des travaux d’investigation journalistique. Les sections de ce site sont loin d’être classiques. Le lecteur peut en apprendre plus sur les victimes, les mafias, les groupes armés ou encore les conflits liés à la propriété de terres cultivables. Sa carrière débute chez le quotidien régional « El Colombiano ». Il passe ensuite par les bureaux du magazine « Semana », grande référence en matière de presse politique. Il nous éclaire sur le rôle du journalisme d’investigation et des médias indépendants dans ce contexte socio-politique particulier.

À quel point le journalisme d’investigation est un challenge pour le professionnel colombien?

Par rapport à l’expérience que nous avons ici, à Verdad Abierta, on pourrait dire que c’est comme dans n’importe quelle partie du monde. L’accès à l’information, aller sur le terrain, les obstacles bureaucratiques… Nous n’avons pas eu de problèmes de sécurité – heureusement –  mais d’autres oui. Dans la pratique journalistique c’est reconnu, mais au delà de ça il y a d’autres difficultés: l’accès aux sources humaines et documentaires représente la principale difficulté pour notre travail.

Quelles conséquences concrètes identifiez-vous dans les révélations de Verdad Abierta?

Il n’y a pas de conséquences négatives, des positives oui. Certains phénomènes deviennent visibles, on arrive à établir des responsabilités politiques qui deviennent parfois des responsabilités  pénales. La lumière est faite également sur des choses qui sont importantes pour nos sources, telles que des problèmes de sécurité et de territoire. L’effort vaut la peine dans la mesure où il y a ces conséquences. Notre travail n’a pas eu d’impact majeur sur le processus de paix en tant que tel, mais il a grandement apporté en matière journalistique, dans les recherches académiques ou du parquet, du procureur général, des organismes publics en général. Nous sommes consultés par ces derniers, ils nous citent dans les documents qu’ils produisent. Dans la sphère judiciaire, plusieurs condamnations font référence à nos articles, ce qui veut dire qu’ils sont rigoureux et apportent des connaissances.

Sachant que Verdad Abierta a pour but de restaurer la vérité sur le conflit, est-ce que les acteurs de ce dernier participent dans ce processus de réécriture de l’histoire en tant que sources? 

Non très peu. Disons qu’il faut nuancer. Les groupes paramilitaires sont soumis à l’application de la loi de Justice et Paix de 1975. Beaucoup de choses ont été dévoilées à l’occasion par des commandants et de leurs subordonnés. Ça a été l’occasion de savoir beaucoup de choses que le pays ignorait. Les autorités n’avaient même pas ouvert de dossier judiciaire en relation avec les crimes qu’ils avaient commis. Ce scénario a été idéal. Ça a été particulièrement intéressant pour nous de couvrir ce processus pendant plusieurs années. L’armée et les forces publiques, ou les acteurs armés illégaux, font énormément de résistance quant il s’agit d’offrir en détail leur version des faits car ils ont leur charte, ils ont leur bouclier quasi juridique. C’est donc compliqué avec eux. Ce qu’on sait, on l’apprend à travers des sources judiciaires. Maintenant avec les Farc [Forces Armées Révolutionnaires de Colombie], on espère qu’elles raconteront beaucoup de choses avec la mise en place de la Justice Spéciale pour la Paix. Ça a été très difficile pour nous d’entrer en contact avec les Farc et mettre au clair certaines choses dans le cadre de nos recherches. Elles ne nous cèdent aucune interview. Concernant l’ELN [Armée de Libération Nationale], maintenant qu’elle est dans un processus de négociation, c’est encore plus compliqué. Non seulement par rapport à la prise de contact mais, en lien avec leur structure subversive, ils ont tendance à ne rien expliquer et désigner d’autres fautifs. Le processus de récupération de la vérité est vraiment dur avec eux.

Une anecdote à raconter? Un moment marquant dans votre carrière journalistique?

Ce qui a marqué ma trajectoire professionnelle il y a 10 ans, c’est d’avoir découvert la possibilité de chercher dans les casiers judiciaires. Je ne savais pas comment approcher la question et, quand j’ai découvert ça en 2006, j’ai défini une ligne de travail qui s’est affinée avec le temps et a permis plusieurs publications. La plus représentative: un livre sur le Bureau d’Envigado que j’ai publié il y a deux ans. J’ai rétabli l’ordre sur un phénomène très désorganisé, très fragmenté.

À votre avis, est-ce que le journalisme indépendant représente l’avenir de la profession? 

Non. Disons que nous, médias indépendants, apportons beaucoup, mais les médias traditionnels font également leur travail. Ils ont plus de ressources économiques, ils ont d’avantage de liens avec les sphères du pouvoir, ils ont un accès facile à l’information. Ce que nous faisons est un grand complément. La presse traditionnelle lance des sujets et nous les explorons en profondeur. Le futur n’est pas entre nos mains. Nous apportons des connaissances, des méthodes d’investigation, des angles.

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