Photojournaliste à El Salvador: “La violence se montre à travers des chiffres, mais ces chiffres ont un visage”.

Photojournaliste à El Salvador: “La violence se montre à travers des chiffres, mais ces chiffres ont un visage”.

Gagnante d’un prix World Press Photo dans la catégorie Vie quotidienne grâce à un travail sur la violence en 2009, Lissette Lemus est photojournaliste salvadorienne depuis 1998. Exercer son métier à El Salvador n’est pas chose facile. Ce petit pays paradisiaque cache un côté plus sombre: les gangs des Maras, responsables de la vague de violence qui s’abat sur le pays depuis quelques années. Depuis 2002, Lissette Lemus travaille à El Diario de Hoy où elle a commencé à couvrir des affaires criminelles et de violence. Photojournaliste par excellence, elle nous partage son expérience.

Qu’est-ce qui vous plaît le plus de la photo de presse?

Elle nous permet d’être toujours au premier rang. Si tu veux avoir les photos, il faut être là où les choses arrivent exactement. Le journaliste peut être loin de l’évènement et faire sa chronique quand même. En photo nous devons être à l’endroit où les choses arrivent, être au premier rang, les vivre.

Quel est la discipline en photo qui vous passionne le plus?

J’ai couvert pendant beaucoup de temps les thèmes de violence et sport. Peut-être j’aime bien raconter des histoires sur la violence. C’est peut-être horrible de le dire comme ça, mais je veux que les gens connaissent ce que la violence laisse derrière, que les gens comprennent la souffrance des victimes. Beaucoup des fois la violence se montre à travers des chiffres, mais ces chiffres ont un visage. Je pense qu’il est important de connaître ces visages et montrer que derrière ces chiffres se cachent des histoires. Et surtout, que nous pouvons être une de ces histoires.

Comment gerez-vous ces moments?

Il faut maintenir une ligne divisoire entre le travail et la partie humaine pour conserver l’objectivité, qui permet en quelque sorte de capter tous les angles possibles pour ne pas prendre position. Il faut essayer d’inclure tous les angles de la nouvelle. Mais parfois, le voulions ou non, il y a un moment où on s’identifie aux victimes. D’une certaine façon on ne peut pas empêcher notre nature humaine. Parfois ça m’arrivait, surtout quand je voyais des crimes qui touchaient des femmes, des violations ou ce genre de choses. Je restais à penser à ça toute la nuit, la façon dont ces femmes avaient souffert, au mal qu’on les avait fait. Alors il y a toujours cette partie humaine qu’on ne peut pas lâcher, on ne peut pas s’empêcher d’entrer dans les chaussures de l’autre. Mais l’important c’est de rester professionnel et essayer toujours d’inclure tous les angles possibles dans une histoire pour que les gens tirent ses propres conclusions.

Lissette Lemus lors d’une émeute entre vendeurs de rue et la police au centre de San Salvador. Photo envoyée par Lissette Lemus, extraite de son Facebook.

Quels dangers et défits devez-vous surmonter en exerçant votre métier?

À El Salvador il existe encore des zones où il y a un peu de respect pour le journaliste. Cependant, le danger a augmenté ces dernières années. Il y a des zones où il y a cinq ans on pouvait rentrer, mais aujourd’hui ce n’est plus possible, sauf si on rentre avec quelqu’un qui habite là-bas ou si la police arrive. Par exemple, si des gens habitent dans un territoire dominé par les gangs, ils ne peuvent pas rentrer dans un autre territoire, même s’ils n’ont rien à voir avec eux. Nous risquons la même chose. Dans cette guerre complètement stupide, et je dis stupide car on ne peut pas l’appeler d’une autre façon, des gens perdent la vie tous les jours. C’est une guerre qui n’a pas de sens. Ça peut nous arriver aussi, mais un des avantages que nous avons en tant que journalistes c’est qu’on a une sorte de repère, un regard plus vaste et on connaît mieux les zones qui sont dangereuses où on ne peut pas y aller.

¿Quelle a été la pire expérience ou le moment le plus effrayant de votre carrière?

Une fois nous sommes allés à une zone dominé par des gangs et environ 20 hommes nous ont cernés. Ils nous ont obligé à démontrer que nous étions des journalistes. Cette fois j’ai eu vraiment peur car nous étions complètement vulnérables. La police n’était pas là et ils pouvaient faire ce qu’ils voulaient avec nous. Mais l’incident n’est pas allé plus loin qu’un vol. J’ai eu très peur, je sentais que cette fois nous pouvions être les victimes.

Quel moment appreciez-vous le plus de votre carrière?

Lorsqu’on reconnaît votre travail c’est la meilleure expérience. Une photo que j’ai prise sur la violence a gagné le premier prix dans la catégorie Vie Quotidienne du World Press Photo en 2009. C’est une des plus grandes réussites que j’ai eu. Je ne m’attendais pas du tout à l’avoir car il y avait beaucoup de concurrence et la photo était très choquante.

Comment était la photo?

C’était sur la violence, une photo que j’ai prise à la sortie d’une école. Ils (les gangs) ont tué une mère et un bus avec des enfants est passé juste après. Les enfants ont vu le cadavre, et comme ça venait d’arriver, il n’y avait pas de ruban de sécurité ni rien. Ça m’a changé professionnellement car à partir de ce moment j’ai assisté à quelques événements internationaux. Beaucoup de choses ont changé dans ma vie.

Photo qui remporte le premier prix dans la catégorie Vie Quotidienne du World Press Photo en 2009. Crédits: Lissette Lemus.

Évitez-vous certaines situations ou refusez-vous de couvrir un fait à cause de la peur?

On doit toujours prendre ses précautions, mais en général je pense qu’on doit toujours suivre notre instict. Si on pense qu’on doit aller quelque part, on doit y aller, mais si on ressent une certaine méfiance c’est mieux de ne pas se risquer.

Quel conseil donneriez-vous à une femme qui souhaite suivre votre chemin et s’intéresser à ce domaine en photo?

Aujourd’hui l’erreur de beaucoup de photographes c’est que parfois ils présentent des travaux sur le pays et ça nous fait mal en tant que région. Ils présentent l’assassin comme victime. Lorsqu’on va travailler sur un thème aussi complexe que la violence c’est mieux d’arriver sur place, comprendre bien le phénomène et tirer ses propres conclusions. Mais surtout, ça doit vraiment plaire à la personne.

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