Víctor Herrero : El Mercurio « a été un facteur absolument clé » dans le coup d’Etat contre Salvador Allende

Víctor Herrero : El Mercurio « a été un facteur absolument clé » dans le coup d’Etat contre Salvador Allende

Víctor Herrero

Fondé à Valparaíso en 1827, El Mercurio est de loin le quotidien le plus influent au Chili. Après la mort de son directeur à la fin Avril 2017, les tentatives de ce journal de faire tomber le gouvernement de Salvador Allende, le financement reçu par la CIA et son soutien illimité à la dictature de Augusto Pinochet sont revenus sur scène.

Le journaliste Víctor Herrero est l’auteur d’Agustín Edwards Eastman : une biographie déclassifiée du patron d’El Mercurio (2014), le seul livre qui raconte la vie de ce personnage essentiel de l’histoire du Chili des dernières 50 années.

Quelle est l’importance d’Agustín Edwards dans l’histoire récente du Chili ?

Víctor Herrero: On ne peut pas comprendre l’histoire du Chili républicain, depuis 1850, sans prendre en compte l’importance de la famille Edwards. Les membres de cette famille sont connus pour avoir être présents dans la plupart des faits marquants de la politique chilienne. En Europe et dans les autres pays d’Amérique Latine, on a du mal à comprendre comment un média qui a comploté activement pour mettre fin au régime démocratique chilien en 1973 et qui a soutenu la dictature, a pu avoir par la suite de si bonnes relations avec les gouvernements de centre-gauche qui ont gouverné le Chili à partir de 1990. Ce qui est certain c’est qu’El Mercurio, comme le journal principal du pays, n’a pas perdu son influence depuis 1990. Au contraire, cette influence a augmenté.

Agustín Edwards Eastman. Cc. Wikimedia Commons

Quel a été le processus pour écrire cette biographie et quelle réception a-t-elle eu ?

VH: Je voulais lire une biographie d’Agustín Edwards, en savoir plus sur ce personnage. J’ai commencé à faire des recherches et à ma grande surprise il n’y avait aucun livre. Aucun. Alors comme j’avais déjà fait du journalisme d’investigation, je me suis dit de manière un peu naïve « je vais l’écrire ». C’était en 2011 et j’ai mis un peu plus de trois ans pour le terminer.

Savez-vous s’il l’a jamais lu et quelle a été son opinion?

VH : J’ai reçu des commentaires indirects. Je suis certain que la famille l’a lu, en fait ils ont en discuté pendant un repas familial. Je n’ai pas la certitude qu’il l’a lu, mais son épouse oui. Curieusement ils ont trouvé que l’histoire était plus équilibrée que ce qu’ils attendaient. Sans doute parce que je n’utilise pas beaucoup d’adjectifs. Je ne fais pas un jugement. J’essaie de montrer les faits pour que le lecteur décide. Selon moi sa collaboration avec le directeur de la CIA en donnant des informations militaires est une trahison à la patrie ; selon la droite, c’était pour sauver la patrie. Mais le fait est là.

Quel rôle a joué El Mercurio dans le coup d’Etat contre Salvador Allende en 1973 ?

VH: El Mercurio a été un facteur absolument clé. El Mercurio a regroupe toute l’opposition contre Allende et a fait partie des plus fortes campagnes de propagande, celles qu’aujourd’hui nous appelons la « post-vérité ». Fondamentalement il s’agissait de montrer Allende comme un danger, comme une menace rouge, comme le chaos. Ils se définissaient eux-mêmes comme une force plus politique que journalistique afin d’éviter ce qu’ils croyaient être une nouvelle Cuba en Amérique du Sud.

Dans quelques pays comme la France les journaux reçoivent une subvention de l’Etat. Au Chili cela n’existe pas. El Mercurio aurait-il survécu sans l’aide financière donnée par les Etats-Unis en 1971 et 1972 ?

VH : Je pense qu’El Mercurio aurait survécu pendant le gouvernement de l’Unité Populaire (UP) parce qu’Allende a toujours respecté la liberté de la presse, même si Edwards pensait que ce n’était pas le cas. En fait, pendant cette époque, beaucoup de médias furieusement anti-UP sont nés. Je pense que l’argent de la CIA –deux millions de dollars de cette époque-là– a simplement contribué à amplifier la campagne d’El Mercurio.

Quel a été le rôle joué par El Mercurio durant la dictature de Pinochet ?

VH: El Mercurio a été le soutien communicationnel principal de la dictature dans deux aspects. Premièrement, en soutenant toutes les privatisations néolibérales qui ont été faites à la fin des années 70. Deuxièmement, avec sa défense idéologique de l’autoritarisme de la dictature. Pour El Mercurio, Agustín Edwards et une partie considérable de la bourgeoisie et de la droite chilienne, le régime de Pinochet n’a pas été une dictature, mais un gouvernement qui a donné de la liberté (au sens économique) et de l’ordre social interne.

Quel est selon vous le scenario actuel de la presse écrite au Chili ?

VH: C’est une époque complexe, mais El Mercurio est toujours l’entreprise propriétaire du plus grand nombre de journaux au Chili. Presque toute la presse quotidienne régionale lui appartient, par conséquent El Mercurio transmet son idéologie et son agenda de manière uniforme d’Arica jusqu’à Puerto Montt.

Pourquoi votre biographie d’Edwards est-elle la seule ? Y a-t-il de la peur parmi les journalistes ?

VH: Je pense qu’il y a –ou qu’il y avait– une sorte de peur parmi les journalistes, parce qu’il s’agit d’une figure fondamentale du journalisme chilien. Le fait que c’est moi qui l’ai écrite n’est pas une coïncidence. J’ai grandi en exil en Allemagne et après en Espagne. Je suis arrivé au Chili quand j’avais 20 ans, alors d’une certaine façon je n’avais pas cette peur. Mais il est évident que maintenant je ne peux pas envoyer mon CV à El Mercurio.

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