La crise des réfugiés, thème controversé pour les médias grecs

La crise des réfugiés, thème controversé pour les médias grecs

La crise des réfugiés a suscité de nombreux chamboulements au sein de la société européenne. L’étude du traitement de ce sujet par les médias grecs, au cœur de la crise, est ainsi un bon moyen de comprendre comment les enjeux politiques ont pu influencer les lignes éditoriales respectives de ces médias.

L’Observatoire Européen du Journalisme (de son nom anglophone, European Journalism Observatory) est un réseau qui publie des analyses et réflexions sur l’état du journalisme dans onze pays. En décembre 2015, la journaliste grecque Lambrini Papadopoulou y a publié une recherche en anglais qui vise à étudier le traitement médiatique de la crise des réfugiés, par le biais de deux journaux grecs, Kathimerini et Efimerida ton Syntakton. Maria Kostala a également étudié la couverture de ce thème par les journaux grecs dans son étude en grec « La crise des réfugiés dans la presse grecque pendant la période pré-électorale des élections législatives du 20 septembre 2015 ». Ces études et des recherches annexes nous permettront de voir que cette crise est un bon exemple de la difficulté pour les médias de traiter d’un sujet aussi conflictuel et controversé.

Des traitements médiatiques divers de la crise des réfugiés

Kathimerini, traduit en français par « Le Quotidien » est créé en 1919. Ce média est un des premiers journaux grecs. Marqué par des idées politiques de centre-droit, Kathimerini est considéré comme le principal média conservateur en Grèce. Concernant les réfugiés, ses journalistes ont publié, ce mois-ci, des articles dont les titres montraient une certaine négativité : « Les déclarations de Tsavousoglou prouvent que le réfugié est le reflet de l’imprévisible », « Salvini: « L’Italie ne peut pas être le camp de réfugiés en Europe », ou encore « La circulation des véhicules est difficile à gérer en raison de la protestation des réfugiés ».

Dès le début de la crise des réfugiés, Kathimerini a fait le choix de traiter le sujet par son impact sur la société grecque et son coût. Ainsi, les articles ont concerné l’augmentation des prix du logement, les difficultés des autorités à contrôler le flux de migrants, les maladies et épidémies que les réfugiés peuvent amener sur le territoire grec, et l’insécurité induites pour les résidents locaux. Kathimerini utilise ainsi de nombreuses données statistiques et fournit des articles objectifs, mais dont le traitement est tout de même orienté vers le constat des conséquences sociales, économiques et sanitaires que peut provoquer une crise comme celle-ci.

Au contraire, le quotidien grec Efimerida ton Syntakton (Journal des rédacteurs), est un journal de « gauche radicale ». Fonctionnant comme une coopérative, ce média a comme principe de rémunérer toute l’équipe rédactionnelle et éditoriale de manière égale. Ce journal véhicule une idée politique très différente de celle que soutient Kathimerini dans le choix et le traitement de nombreux sujets, dont la crise des réfugiés. Ce journal publie en effet des articles dont les titres accentuent davantage le côté humain de la crise. Nous trouvons ainsi des titres comme « Réfugiés sans défense », « Dernier voyage pour les réfugiés qui voulaient venir en Europe », « ‘Refugees Welcome’ in Syntagma », « Chaque photo est une sorte de réfugié ».  Entre juin et septembre 2015, l’approche de Efimerida ton Syntakton se concentrait sur les histoires personnelles des réfugiés, les espoirs de ces migrants, et incluait de nombreuses images de victimes de la crise.

(Refugees-Welcome : Ils cherchent des habitations pour les réfugiés)

Le journal Ta Nea (Les nouvelles) est, de son côté, traditionnellement proche du parti socialiste grec, PASOK, mais est considéré comme un journal de centre-gauche. Il appartient notamment à l’un des plus grands groupes de presse grec, Lambrakis Press.  Ta Nea, a, pour sa part, gardé sa neutralité lors de cette crise. En effet, nous observons que les titres sont informatifs et ne laissent transparaître aucune opinion ni aucun état d’esprit particulier : « L’intervention de Tsipra dans la crise des réfugiés implique les organisations de défense des droits humains », «Les îles de la mer Egée sont saisies par 15 000 migrants ».

(Réunion du Conseil du Pirée pour les réfugiés)

Importance du traitement médiatique de Aylan Kurdi

L’épisode de la découverte du corps d’Aylan Kurdi a été beaucoup traité dans les médias internationaux. Les journaux ont alors fait des choix éditoriaux, par rapport à leur ligne idéologique et politique, concernant le traitement de ce sujet tragique, et l’utilisation de sa photographie. L’étude du comportement de certains journaux grecs vis-à-vis de cet événement phare de la crise des réfugiés est ainsi primordiale pour comprendre le fonctionnement de ces journaux.

Lorsque la photographie de Aylan Kurdi est devenue virale, le journal Efimerida ton Syntakton l’a publié en Une et à l’intérieur du journal, avec la mention « This is your Europe ». Ta Nea a également fait le choix de mettre la photo de Aylan en Une. Néanmoins, et au contraire de nombreux journaux grecs et internationaux, le journal Kathimerini a décidé de ne pas la faire apparaître en Une, pour ne pas « nourrir une curiosité morbide qui détruirait le message symbolique que la photographie veut faire passer». A partir de cet épisode, le traitement des réfugiés a doublé sur le journal conservateur Kathimerini, et quadruplé pour le journal de gauche Efimerida ton Syntakton. Leur traitement de la crise n’a cependant pas été modifié.

Malgré le fait que certains journaux semblaient soutenir le passage des réfugiés en Europe lors de l’étude que Lambrini Papadopoulou en a fait la première année de la crise, en 2015, le poids de la crise est perceptible en 2018. En effet, alors que le journal politiquement neutre Ta Nea n’a pas changé sa ligne éditoriale, le quotidien Efimerida ton Syntakton a mis comme titres certaines paroles controversées de personnalités politiques comme le Ministre de l’Intérieur italien et dirigeant du parti de la Ligue du Nord : « Salvini : « Restez désespérés dans leur pays d’origine » ou « Salvini : Nous ne sommes pas racistes mais… ». Néanmoins, le journal est resté neutre et a gardé une ligne éditoriale claire et en faveur des réfugiés.

Ainsi, le traitement médiatique de la crise des réfugiés reste en cohérence avec la ligne éditoriale des médias grecs concernés. Les médias conservateurs ne soutiennent pas les réfugiés mais analysent les conséquences d’un tel phénomène, alors que les médias de gauche valorisent l’aspect humain de la crise. La Grèce, même si elle vit la crise des réfugiés sur son propre sol, et notamment sur l’île de Lesbos qui accueille chaque jour un grand nombre de migrants, possède des médias de différente obédience politique qui traitent, ensemble, de tous les aspects de la crise.

Bleu : En conflit (contre les réfugiés)
Rouge : Soutien (des réfugiés)
Vert : En négociation (neutre)

Johanna Bonenfant

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