Patrick Séverin: “L’envie d’être utile m’a poussé à faire du journalisme autrement”

Patrick Séverin: “L’envie d’être utile m’a poussé à faire du journalisme autrement”

Horizons Médiatiques part à Liège, à la rencontre de Patrick Séverin, membre d’Instants Productions. Cette maison de production belge s’interroge et interroge le statu quo des institutions de nos sociétés contemporaines. Cet ancien journaliste de l’Avenir a décidé de tout quitter pour redéfinir son approche du monde et du métier. Il nous explique sa conversion au documentaire et son intérêt pour le transmédia.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir journaliste ?

J’ai choisi mes études par défaut. Ado, j’étais très branché sport. Je voulais devenir journaliste sportif pour pouvoir couvrir le tour de France ou la Coupe du monde. En même temps, j’étais nourri au Tintin, avec une image plus romantique du journalisme, mais ce n’était pas un rêve de gamin. Une fois que je suis rentré dans les médias, la vision romantique du métier s’est énormément déconstruite. Je trouvais que ce que je faisais était assez inutile et anecdotique. C’est l’envie d’être utile qui m’a poussé à faire du journalisme autrement.

©Gnouleleng Egbelou – Tournage pour le projet Élèves en liberté à l’athénée de Waha

Comment êtes-vous passé de la presse au documentaire ?

Je travaillais dans la rédaction l’Avenir et j’ai pris une pause carrière pour voyager pendant un an. Ça me paraissait important pour un journaliste de sortir de l’environnement dans lequel il avait grandi et de se confronter à d’autres façons de penser, de vivre. Cela me semblait très difficile d’écrire sur le monde alors qu’on est soi-même très peu nourri. Quand je suis revenu de mon voyage, j’ai démissionné. Je suis parti vivre à Montréal avec l’idée de faire du documentaire. J’avais envie de faire des choses qui avait une durée plus longue dans le temps qu’un article papier. J’avais l’impression que c’était jeté à la poubelle avant même que j’ai mis le point et ma signature. A Montréal, je pouvais repartir d’une page blanche et m’improviser documentariste. C’est d’ailleurs l’énergie du voyage et cette liberté de mouvement qui nous a permis, à Cindy François, Etienne Hansez et moi, de lancer le projet Instants Productions.

Comment est né votre premier film Des cendres dans la tête ?

Le point de départ Des cendres dans la tête est le jour où je me rends compte que mon cousin est un rescapé du génocide au Rwanda. Suite à cela, je m’intéresse un peu à la question et je découvre le rôle de mon pays dans les origines du massacre. Réaliser mon ignorance sur le sujet m’a traumatisé. Comment je pouvais être citoyen de mon pays et avoir une image correcte de nos rapports à l’étranger et à l’Afrique, sans connaître des faits aussi importants ? C’est ce qui a été le déclencheur du film. J’avais une histoire à raconter, mais aucun savoir-faire. Aucune expérience. Juste de l’envie.

Ce premier documentaire vous a-t-il permis de vous faire connaître ?

Non. Pas du tout. J’étais content d’avoir un film une fois que je l’avais fait, mais je savais pas du tout à qui le montrer. Il y a une grande barrière entre les journalistes qui font du reportage et les cinéastes qui font du documentaire. Moi ce qui m’intéressait, c’était d’utiliser les méthodes documentaires avec ma casquette de journaliste pour raconter des histoires. Je me retrouvais ni d’un côté, ni de l’autre. C’était assez difficile à assumer. Au début, j’ai mis le film sur Internet, mais personne n’est allé le voir. On a commencé à faire des deals avec des journaux qui avaient des sites Internet. Pendant les commémorations du génocide au Rwanda, ils l’ont mis en ligne et partagé. On a commencé à avoir un peu de vues. A partir de là, on a vraiment réfléchi à comment les nouvelles technologies pouvaient permettre de raconter les histoires autrement et de toucher les publics différemment.

Vous encadrez un cours de journalisme transmédia à l’Université Libre de Bruxelles. Qu’est-ce-que le journalisme transmédia pour vous?

Le journalisme transmédia, c’est juste du journalisme aujourd’hui. De nos jours, tout est transmédia par essence. Le cloisonnement entre télé, radio, presse qu’on m’a appris à l’université n’existe plus. Avec la démocratisation des moyens de production et de diffusion, tout le monde peut être à la fois une chaîne télé, une radio et même un journal grâce au blog.  Aujourd’hui, ça ne coûte pas une fortune de lancer un média alternatif. On peut même se faire crowdfunder et révéler son truc. Les journalistes sont ainsi plus autonomes par rapport aux grosses machines médiatiques, comme Lagardère ou Rossel en Belgique. Ce qui est très intéressant aussi, c’est qu’on peut prendre en compte les effets de son information et avoir un feedback. L’an dernier, une équipe française a lancé Zéro Impunity, un projet dénonçant le viol comme arme de guerre. Dans leur travail journalistique était incluse une pétition pour faire changer la loi. Ils dénonçaient quelque chose, amenaient les gens à réfléchir et aussi à changer les choses. Nous, à notre petite échelle, c’est ce qu’on essaie de faire.

En septembre 2018 sortira Élèves en liberté, un documentaire sur les pédagogies alternatives. Quels effets souhaiteriez-vous avoir sur le public avec ce nouveau projet transmédia?

A la base, en faire un projet transmédia me permet de toucher beaucoup plus de monde que si j’utilise un seul canal. Ça me donne aussi la possibilité de parler autrement, à différents publics, pour les intéresser de la façon la mieux adaptée. Une histoire ne va pas se vendre de la même façon à des gamins de seize ans, qu’à leurs parents ou à leurs profs. Je veux aussi estomper les idées reçues sur la pédagogie active. Je souhaite qu’il y ait un vrai débat sur le rôle de l’école dans notre société, pour que les gosses qui sortent de là soient armés pour comprendre ce qu’ils vivent. Qu’ils deviennent qui ils ont envie de devenir et pas ce dont le marché du travail a besoin.

Selon vous, quels sont les enjeux du journalisme aujourd’hui ?

Il faut que les médias enlèvent partiellement leur casquette d’objectivité. Les faits, que des faits, rien que des faits. Ils doivent reprendre position et dire clairement qui ils sont, quelles sont leurs valeurs et le modèle de société qu’ils défendent. Quand on a réalisé le projet BÉNÉVOLES sur le rapport au travail avec Frédéric Moray, il était mal à l’aise parce que notre discours allait dans une seule direction. Lui, en tant que journaliste, voulait donner la parole au deux camps. Sauf que ceux à qui on ne donnait pas la parole monopolisaient déjà les médias traditionnels 90% du temps. Notre acte de journaliste, c’était justement de faire un focus sur l’autre parole, l’autre façon de regarder le monde. On ne voulait pas faire un truc équilibré, tout mou, qui n’aurait plus de sens. D’ailleurs, on nous a dit qu’on faisait du journalisme militant sur plusieurs projets, mais je ne crois pas. On pourrait éventuellement dire que je fais du militantisme dans le journalisme. Un militant dit comment le monde devrait être, ou quel parti politique il faut suivre. Moi, je ne sais pas si les pédagogies actives sont les meilleurs par exemple, mais je trouve leurs démarches intéressantes. Elles remettent en question notre façon traditionnelle de penser. Au final, je ne propose aucune réponse, je soulève juste des questions.

Quels conseils donneriez-vous aux étudiants et aspirants au journalisme?

Le journaliste, comme le professeur d’ailleurs, c’est deux métiers qui ont une influence direct sur la façon dont les autres perçoivent la société. Ils racontent le monde. Suivant leurs façons de le faire, les gens qui les écoutent vont soit se faire à l’idée d’être des moutons, soit prendre conscience qu’ils ont un rôle à jouer.

Alors profitez de votre temps à l’école pour vous demander quel genre de journalisme vous voulez faire. Après vous aurez plus le temps. Une fois qu’on est dans un média, c’est fini. On est brouillé par la machine.

Propos recueillis par Gnouleleng EGBELOU

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