Sean Langan journaliste de guerre

Sean Langan : journaliste de guerre par vocation

Sean Langan : journaliste de guerre par vocation

De 1998 à 2008, le Britannique Sean Langan rapporte des images, des sons, des histoires, depuis l’Afghanistan, le Pakistan, l’Irak. Après avoir été pris en otage par les Talibans, il décide de rentrer auprès de sa famille et ne retournera plus au Moyen-Orient. Rencontre avec un journaliste qui repousse les frontières de la profession pour raconter les terrains de conflits.

Comment vous définiriez-vous ? Journaliste ? Journaliste de guerre ? Producteur de documentaires ?

Je dirais que je réalise des documentaires. Avant, j’étais un journaliste avec une caméra. (Rires). Je dis “avec une caméra” parce que j’ai commencé en presse écrite. Je n’aime pas ce terme de “journaliste de guerre” ou “journaliste de conflits” comme on préfère dire aujourd’hui. Je trouve ce terme macho ! Je ne me considère pas journaliste de guerre, je pense que je le suis devenu du fait des endroits où je suis allé, qui sont des régions où il y avait des conflits. Mais je ne courais pas après une guerre ; c’était ces régions en elles-mêmes qui m’intéressaient. A mon sens, être journaliste, c’est essayer de comprendre les gens, avant tout, de raconter leur histoire.

Les histoires que vous racontiez étaient pourtant en contexte de guerre ou de conflit, au Moyen-Orient. Comment est-ce que, lorsque l’on est journaliste britannique, est-ce que l’on parvient à expliquer un conflit sans risquer d’être subjectif du fait, justement, que l’on est “occidental” ?

C’est très en vogue dans les médias britanniques, cette idée d’être absolument objectif. Il faudrait un “équilibre”, montrer les deux points de vue. A mon sens, cela ne garantit pas du tout une objectivité du propos. Prenez le conflit israélo-palestinien : la BBC l’a couvert pendant 47 ans, c’est beaucoup ! Et pourtant, ce conflit reste l’un des conflits les moins compris ! Ce que j’essaie de faire personnellement, c’est de rester ouvert d’esprit. Ainsi, dans la démarche qui est la mienne lors de mes documentaires — et qui n’est pas du tout populaire auprès de la BBC — j’interviewe les “méchants”, les Talibans par exemple. Je leur permets de s’exprimer, par eux-mêmes (même si je prends aussi, bien sûr l’avis des Américains et des civils). Je ne suis pas d’accord avec ceux qui affirment qu’il faut être une femme noire pour parler des problèmes de femmes noires, ou qu’un Occidental ne peut pas parler des Talibans par exemple. Je pense qu’un journaliste doit pouvoir dépasser son expérience personnelle, découvrir comme, dans le fond, on est tous similaires, avec nos propres limites, nos propres influences. Le plus important, c’est de le reconnaître, d’en prendre conscience et de les questionner.

Et comment, toujours en tant que journaliste britannique, étiez-vous perçu par les personnes que vous rencontriez sur place ?

J’ai toujours été très bien accueilli, au Moyen-Orient. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles c’est si dur pour moi de rentrer à Londres, à chaque fois ! Mais je pense que depuis les attentats du 11 septembre 2001, la situation a effectivement changé. J’ai commencé à travailler au Moyen-Orient en 1998 et avant le 11-septembre, c’était comme si j’avais une carte de bienvenue partout où j’allais. Mais depuis 2001, les médias sont perçus comme un “multiplicateur de force”, pour reprendre un terme militaire. Les journalistes sont donc devenus des menaces, voire des cibles.  

Les médias auraient donc un vrai rôle à jouer, politique voire géopolitique, dans les conflits ?

Vous savez, ce sont en grande partie les médias qui ont fait perdre la guerre du Vietnam aux Etats-Unis. Ce sont surtout les Etats-Unis qui en ont pris conscience et qui ont décidé de contrôler davantage les médias américains, pendant la guerre du Golfe de 1991 notamment. Au départ, les médias s’en sont satisfaits, pendant les quatre, cinq premières années. Ce n’est que plus tard que les journalistes se sont remis à interroger le pouvoir.

Sur le terrain, un.e journaliste de guerre fait souvent appel à des “fixeurs”. Comment avez-vous travaillé avec eux ?

Les fixeurs étaient tout pour moi. Ils étaient plus important que le producteur du documentaire, ou quiconque de la BBC. Vous mettez votre vie entre leurs mains et vous devez leur faire entièrement confiance. Vous vous fiez à leur opinion en toute situation, savoir si vous pouvez faire confiance à untel ou si vous allez vous faire tuer. L’un des fixeurs avec lequel j’ai le plus aimé travailler était un ex-combattant. Il était pilote, adorait la vitesse, le danger, les prises de risque. Mais il restait très professionnel. C’est cela dont j’avais besoin. Un fixeur, c’est quelqu’un qui est en mesure de délivrer une histoire et de donner des accès au journaliste — ou au moins, savoir comment se procurer ces accès s’il ne les avait pas. Mais il me fallait aussi des personnes qui n’avaient pas peur de se jeter dans des situations dangereuses. C’est pour cela que souvent, il s’agissait de combattants et non de journalistes par exemple. C’est enfin quelqu’un avec qui il faut bien s’entendre, parce que l’on va passer beaucoup de temps ensemble.

Vous restiez plusieurs mois sur le terrain. C’est presque un travail d’anthropologue, avec une volonté de vous “imprégner”, de faire partie de la société ?

Je ne sais pas si l’on peut parler d’anthropologie… (Rires). Effectivement, je restais six mois, parfois jusqu’à un an sur le terrain, à vivre parmi eux, à tenter de comprendre leur point de vue, de sorte à pouvoir dire ensuite ce qui est faux de ce qui est vrai. Et puis, écrire de courtes histoires, sur Londres, cela ne m’intéressait pas. Je trouve beaucoup plus épanouissant de prendre le temps pour des longs formats, avec des contenus beaucoup plus solides, en prenant le temps d’aller dans le fond des choses. Depuis ma prise d’otage en 2008, je ne suis pas retourné au Moyen-Orient, parce que j’ai vu mes deux enfants, ma famille, s’inquiéter pour moi et je ne veux pas qu’ils vivent cela à nouveau. Mais c’est évidemment bien plus ennuyeux d’être ici (en Angleterre). C’est cela aussi, le problème de l’adrénaline de la guerre. Une fois que vous y avez pris goût, c’est dur de vous en détacher. Entre 1998 et 2008, j’ai produit une quinzaine de documentaires, j’étais très actif. Depuis que je suis rentré en Angleterre, je m’ennuie…

Vous me disiez qu’à l’époque, le Moyen-Orient était la région la plus dangereuse au monde. Pensez-vous que cela soit toujours le cas ? Comment envisagez-vous l’avenir du Moyen-Orient, avec le président Trump qui a déplacé l’ambassade de Etats-Unis à Jérusalem, sa sortie de l’accord iranien…

Cela dépend. Je pense que le Mexique avec ses cartels de drogue constitue une région dangereuse, de même que la Russie et sa mafia. J’ai toujours trouvé les criminels plus dangereux… Mais oui, le Moyen-Orient est instable, comme sur des plaques tectoniques. Je pense que les conflits aujourd’hui sont plus dangereux qu’avant, notamment du fait des mouvements islamistes. Je ne suis pas allé en Syrie, parce qu’à mon sens, la Syrie aurait été “létale”. La situation y est vraiment difficile. Personnellement, je suis également préoccupé par l’Arabie saoudite. Cela me rappelle le Shah d’Iran. A une époque, les pays occidentaux pensaient que le Shah constituerait un allié stable… mais le Shah s’est effondré. Je ne pense pas que le régime saoudien soit aussi fiable que les Occidentaux veulent le croire. Mais l’on se méfie beaucoup du Moyen-Orient, des Talibans, d’al-Qaïda, de l’Etat Islamique… Bien sûr, il y a eu des attaques terroristes, en France et ailleurs. Mais je pense qu’en tant que menace militaire, le Moyen-Orient n’a jamais constitué une réelle menace, contrairement à la Russie, ou à la Chine.

Comment envisagez-vous l’avenir de la profession de journaliste de guerre ? Certain.e.s diront que le métier n’existera plus, par manque de moyens et pour des raisons de sécurité…

Je ne pense pas que ce soit vrai. Il n’y a pas beaucoup de journalistes qui partent comme cela à l’étranger, souvent sans beaucoup de moyens financiers. Je ne pense pas que la profession disparaisse parce que c’est une véritable vocation, pour les journalistes qui exercent cette profession, comme pour moi. Vous avez un réel objectif, celui de raconter des histoires importantes, que les gens doivent connaître ; ils doivent savoir les injustices que les gouvernements veulent parfois leur cacher. Je sais que certains de mes documentaires étaient étudiés au Parlement [britannique]. Certains vous diront que l’on ne peut pas changer radicalement le monde, mais on peut tenter de le faire basculer. (We cannot change the world, but we can shift it).

Cypriane El-Chami

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