Depuis deux mois, le quotidien régional de Normandie, Paris Normandie, utilise l’IA pour réécrire les contenus d’autres médias et des communiqués. Une utilisation vivement critiquée par le Syndicat National des Journalistes (SNJ) dans un communiqué du 8 janvier.
« Un journaliste a réalisé cet article avec l’aide de l’IA« , une phrase qui fait le pied des articles du journal Paris Normandie depuis le 18 novembre 2025. En effet, le journal régional utilise l’IA afin de réécrire les contenus d’autres médias. Cela soulève des questions éthiques autour de l’arrivée de cet outil dans les rédactions. Avec une utilisation qui va au-delà du simple outillage, comment expliquer cet usage et quels sont les impacts de l’intelligence artificielle dans la presse ?
« Nous ne sommes pas ici dans la reprise encadrée d’un contenu, mais dans un pillage pur et simple[…] »
D’après le journal Arrêt sur images, le journal de Normandie a publié des centaines d’articles générés par l’IA. Ces articles portent généralement sur des sujets hors départements (Yvelines, La Manche, l’Orne, le Calvados ou encore l’Eure-et-Loir). De l’Echo Républicain à Ouest-France, c’est une quinzaine de médias qui sont concernés par ce plagiat. En effet, le quotidien normand utilise Gemini, l’intelligence artificielle de Google, afin d’agglomérer un certain nombre d’articles et de les remâcher sans avoir l’accord des journalistes. Une découverte surprenante pour Claude Cécile, journaliste du Courrier de Mantes et délégué SNJ du Groupe actu, qui témoigne sur ASI (Arrêt sur images): « Je voulais faire le suivi d’un de mes articles […] et en passant par Google pour le retrouver, je tombe sur celui de Paris Normandie.«
Une pratique qui suscite de vives réactions, notamment auprès des syndicats. Toujours sur Arrêt sur images, Sophie Quesnel, déléguée syndicale du groupe Actu et journaliste au Pays d’Auge, s’indignait du manque de responsabilité de la part du journal : « Nous ne sommes pas ici dans la reprise encadrée d’un contenu, mais dans un pillage pur et simple, automatisé, massif et déresponsabilisé.«
Le SNJ, lui aussi, a fait savoir dans un communiqué, au titre plus que évocateur « Chez Rossel, le pompage par l’IA porté à un stade industriel« , leur mécontentement face à cette utilisation. Et accuse Rossel de donner le mauvais exemple et d’être en contradiction avec l’Alliance de la presse d’information générale (Apig) qui indiquait que « la première condition est le respect du choix des producteurs d’information d’alimenter ou non l’intelligence artificielle. » Une dissonance surprenante de la part du membre le plus éminent de l’alliance qui ignore foncièrement le refus des journalistes, et des rédactions des titres de presse plagiés, d’exploiter leurs articles.
Pour Alexandre Buisine, journaliste et secrétaire général au SNJ, cette manière d’agir est un risque pour la déontologie et l’éthique des journalistes : « C’est une œuvre journalistique, c’est-à-dire qu’il y a des notions de droit d’auteur et de droit d’intérêt, qui font partie des rémunérations des journalistes, justement pour les usages qui sont faits ou qui peuvent être faits et des textes des journalistes derrière […] Mais comment un éditeur de presse qui lui-même dit ça officiellement peut se permettre d’aller piller ses concurrents de cette manière là ?«
Un problème de plus en plus général
Entre simple outil d’éditorialisation ou encore générateur d’articles, Paris Normandie n’est pas le seul quotidien français à utiliser l’intelligence artificielle dans ses articles. En décembre 2025, le journal Var Actu était pointé du doigt par son voisin Var Matin qui l’accusait de faire usage de l’IA. Le journal se défendait en présentant l’intelligence artificielle comme un simple moyen d’optimiser sa mise en forme et une manière de lutter contre la concurrence nationale et le flux en continu. Un sentiment qui semble être partagé par ces deux médias régionaux.
Le journal Le Monde publiait le 5 décembre 2024 « une liste exhaustive de par sa rédaction d’outils d’assistance éditoriale relevant de l’intelligence artificielle générative. » Une manière, peut être d’anticiper une polémique, mais surtout de rassurer les lecteurs en minimisant l’utilisation de l’IA.
Un problème qui appelle à la plus grande prudence autour de son utilisation. Le SNJ « demande aux législateurs de revoir les conditions d’habilitation à publier des annonces judiciaires et légales, indiquant qu’il serait inconcevable que les articles générés par l’intelligence artificielle soient pris en compte pour ces habilitations.«
Entretien avec Alexandre Buisine, journaliste et syndicat au SNJ, sur le pillage par l’IA de Paris Normandie
Jeudi dernier, le Syndicat National des Journalistes (SNJ) critiquait vivement l’utilisation de l’IA par le quotidien régional Paris Normandie. Pour rappel, depuis le 18 novembre 2025 le journal normand utilise l’intelligence artificielle de Google, Gemini, afin de piller une centaine d’articles et de les réécrire sur leur site. Alexandre Buisine, journaliste à Lyon et secrétaire général au SNJ répond à nos questions.
Horizons Médiatiques : Depuis combien de temps le SNJ s’aperçoit de l’utilisation de l’IA dans le domaine de la presse ?
Alexandre Buisine : « Dès fin 2023, il a commencé à y avoir des expérimentations visibles et ça fait un peu plus de deux ans qu’effectivement on est sur ce sujet. avec une expérimentation qui a été lancée, à l’Est Républicain, pour dire les choses. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu des choses avant, mais de toute façon, ce n’était pas mature, parce que Chat GPT. »
Horizons Médiatiques : Comment l’IA est-elle utilisée dans les groupes de presse, dans les journaux ?
Alexandre Buisine : « L’IA est extrêmement vaste, elle peut servir à dérusher une interview, par exemple en quelques secondes vous dérushez l’intégralité de votre interview. Après, il y a l’intelligence artificielle générative, c’est encore autre chose, c’est la réécriture d’une composition de titre, ou une proposition d’accroche pour les réseaux sociaux sur un article, ça peut être la correction. Ca peut aller au-delà, il y a le fait de dire « moi je voudrais faire un sujet, donne moi des éléments, comment je pourrais l’angler ». Dans le cas de Paris Normandie, on en est sur autre chose, c’est du pillage. C’est-à-dire qu’ils se servent de l’IA pour aller piller d’autres titres sans leur accord, pour refaire un papier derrière. Les possibilités sont infinies, aujourd’hui il est difficile de dire à quoi sert l’IA : il y a des choses très simples et il y a des choses plus complexes. »
Horizons Médiatiques : On comprend bien qu’il y a plusieurs usages, et que dans le cas de Normandie c’est le pillage. Justement, qu’est-ce qui a choqué et pourquoi ça présente un risque pour le métier de journaliste ?
Alexandre Buisine : « Ce qui a choqué, c’est que c’est illégal ! C’est une œuvre journalistique, c’est-à-dire qu’il y a des notions de droit d’auteur et de droit d’intérêt, qui font partie des rémunérations des journalistes, justement pour les usages qui sont faits ou qui peuvent être faits et des textes des journalistes derrière. Et il y a ce qu’on appelle l’optimum lock-out, c’est-à-dire la capacité, effectivement, à autoriser ou pas, que les textes de tels médias soient investigués par l’intelligence artificielle. Et très clairement, le groupe Actu.fr (du groupe Ouest France), parce que c’est la principale victime dans cette histoire a refusé la fouille de ces articles par les intelligences artificielles. Et donc, quand l’intelligence artificielle vient fouiller les articles de ce groupe là, c’est illégal. C’est encore pire parce que les éditeurs de presse disent qu’il faut éviter que les IAS pillent nos richesses qui sont nos contenus. Mais comment un éditeur de presse qui lui-même dit ça officiellement peut se permettre d’aller piller ses concurrents de cette manière là ? C’est ça la question. »
Horizons Médiatiques : Est-ce que l’IA est à bannir ?
Alexandre Buisine : « On n’est pas contre l’IA, nous ce que nous demandons c’est un contrôle pour le respect des règles. On peut employer l’IA en bien ou en mal la question derrière, c’est de savoir si ce gain de temps, c’est pour qu’il y ait moins de journalistes, ou si c’est pour que le journaliste puisse aller faire d’autres tâches intéressantes. L’enjeu, il est là, c’est à quoi ça sert ? »
NB: Ces articles ont été écrit dans le cadre d’un cours de journalisme du 13 janvier 2026. Il a été relu par Isadora
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