Ukraine, Kiev

Un immeuble d’habitation à Kiev endommagé par un drone russe lors d’une attaque massive dans la nuit du 9 janvier 2026. Photo : Bureau du procureur de la ville de Kiev.

« Pour ne pas pleurer, je riais » : Comment Kiev traverse l’hiver glacé pendant la guerre ?

Après des frappes russes massives contre les infrastructures énergétiques en janvier 2026, la capitale de l’Ukraine s’est retrouvée sans électricité en pleine vague de froid. Les autorités municipales ont appelé les habitants qui le pouvaient à quitter temporairement Kiev. Beaucoup ont pourtant choisi de rester chez eux.

Dans l’appartement d’Oksana Pavlivna, la température ne dépasse pas quatre degrés. Elle dort avec sa veste, sous deux couvertures, en évitant de bouger pour conserver un peu de chaleur. « Il n’y a rien : ni lumière, ni chauffage. L’eau est seulement froide », souffle-t-elle calmement. « Mais je suis chez moi. Et cela me réchauffe l’âme, même si le corps a froid. »

Oksana Pavlivna, âgée de 65 ans, a toujours vécu à Kiev, sur la rive gauche du Dnipro, l’un des secteurs les plus touchés cet hiver. Lors d’une attaque nocturne, les fenêtres de son immeuble ont volé en éclats. « Je me suis réveillée avec du verre qui me tombait dessus. Heureusement, j’étais sous la couverture », raconte-t-elle, sans pathos.

Les frappes russes sur les infrastructures énergétiques ne sont pas nouvelles. Les habitants de Kiev se sont habitués aux coupures d’urgence, aux générateurs et aux cages d’escalier plongées dans le noir. Mais cette fois, le froid a tout aggravé : avec des températures descendant jusqu’à –15 °C, l’absence de chauffage est devenue non seulement un problème quotidien, mais une épreuve physique.

Selon le maire de Kiev, Vitali Klitschko, environ 6 000 immeubles résidentiels sont restés sans chauffage après les attaques. Selon les autorités municipales et les données relayées par les médias ukrainiens, plus de 500 000 consommateurs ont été privés d’électricité à Kiev, principalement sur la rive gauche de la capitale. Les services municipaux ont travaillé en régime d’urgence ; hôpitaux et maternités ont été raccordés à des chaufferies mobiles. Dans le même temps, la mairie a exhorté les habitants qui en avaient la possibilité à quitter temporairement la ville.

« Le plus dur, c’est le froid, qui ne te lâche ni le jour ni la nuit »

Natasha, 22 ans, vit sur les quais d’Obolon, sur la rive droite de Kiev. Elle parle des coupures avec un calme presque routinier. « Ces derniers jours, c’était le chaos. L’électricité revenait vingt minutes, puis s’éteignait. Ensuite dix minutes de plus. On n’a plus d’eau chaude depuis cinq jours », raconte-t-elle. Elle poursuit : « Chez nous, ça va encore. Sur la rive gauche, c’est vraiment beaucoup plus dur ». Selon elle, beaucoup passent la majeure partie de la journée au travail et ne mesurent pas immédiatement l’ampleur de la situation.

« Mais tu te lèves quand même et tu continues. Parce qu’il n’y a pas d’autre option. »

Ivan, lui vit sur la rive gauche, précisément dans le district de Darnytsia. « L’électricité est disponible deux ou trois heures par jour. Parfois seulement la nuit, quand on dort », explique-t-il. « Aujourd’hui, il n’y avait rien du tout. J’ai fait chauffer de l’eau sur une bonbonne de gaz, juste pour me réchauffer les mains. » Il marque une pause avant d’ajouter : « Le plus dur, ce n’est pas l’obscurité. On s’y habitue. Le plus dur, c’est le froid, qui ne te lâche ni le jour ni la nuit. Mais tu te lèves quand même et tu continues. Parce qu’il n’y a pas d’autre option. »

Ivan, chez lui à Kiev, réchauffe une bouilloire sur un réchaud à gaz en raison des coupures d’électricité, le 12 janvier 2026.
Ivan, chez lui à Kiev, réchauffe une bouilloire sur un réchaud à gaz en raison des coupures d’électricité, le 12 janvier 2026.

La chaleur comme point d’ancrage

Alors que certains restent dans des appartements glacés, d’autres trouvent refuge dans les points de résilience. Selon les autorités municipales et les services de secours, plus d’un millier de ces lieux sont aujourd’hui ouverts à Kiev — dans des écoles, des bibliothèques et des bâtiments administratifs. On peut s’y réchauffer, recharger ses téléphones et même boire un thé chaud.

C’est dans l’un de ces centres, comme l’ont rapporté plusieurs médias ukrainiens, qu’une jeune femme a prononcé une phrase devenue virale : « Pour ne pas pleurer, je riais. » Ces mots sont empruntés à un poème de Lesya Ukrainka, figure majeure de la littérature ukrainienne de la fin du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle. À Kiev aujourd’hui, ils ne relèvent plus de la poésie : ils sont devenus une formule de résistance intérieure.

Oksana Pavlivna, Natasha, Ivan tout comme la plupart des habitants de la capitale Ukrainienne, n’envisagent pas de partir. Dans un Kiev sombre et glacé, la vie ne s’est pas arrêtée. Épuisés mais endurcis par près de quatre années de guerre, les kiéviens restent — non parce qu’ils n’ont pas peur, mais parce qu’ils ne se voient nulle part ailleurs. Car c’est ici, malgré l’obscurité et le froid, qu’est leur foyer.

Tetiana Demydenko

N.B : Cet article a été publié dans le cadre d’un cours dédié à la webrédaction organisé le 13 janvier 2025.

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Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.