Depuis plusieurs jours, les Iraniens descendent dans les rues et manifestent contre leurs conditions de vie liées à la hausse des prix. © Banque d'images Pexels

Manifestations en Iran : les Iraniens « entre le marteau et l’enclume »

Depuis le 8 janvier 2025, l’Iran est secoué par une vague de manifestations sans précédent. Inflation, dévaluation de la monnaie, hausse des prix : des conditions de vie insoutenables pour le peuple iranien qui fait entendre ses revendications. Des protestations économiques puis politiques réprimées qui ont fait plus de 600 morts à travers le pays.

« Depuis le début de la nouvelle vague de manifestations antigouvernementales à travers l’Iran, au moins 648 manifestants, dont neuf enfants de moins de 18 ans, ont été tués et des milliers d’autres sont blessés », c’est le constat alarmant dressé par l’Organisation Non-Gouvernementale (ONG) Iran Human Rights. Tout a commencé par les revendications des commerçants. Des revendications liées au coût de la vie dans un pays confronté à de graves problèmes économiques. Au fil des jours, le mouvement devient politique, il gagne en taille, prend de l’ampleur et se dresse contre le pouvoir en place. Des groupes de contestation disparates, désorganisés avec des objectifs parfois très différents. Les bilans humains s’alourdissent, des institutions s’embrasent, les médias s’emballent. Mais comment expliquer cette escalade ?

Une théocratie sous tension permanente

Retour en 1979, le Shah Mohammad Reza Pahlavi est renversé. l’Iran devient une théocratie, une République islamique dans laquelle le pouvoir politique est subordonné à l’autorité religieuse. Un système qui aujourd’hui, selon le spécialiste du Moyen-Orient Adey Noureddine, « ne répond plus aux besoins légitimes de liberté et de dignité du peuple », et qui s’est progressivement éloigné des attentes de la société iranienne. 

Pour Elena Aoun, professeure et chercheuse en Relations Internationales à l’Université Catholique de Louvain, il faut toutefois éviter une lecture uniquement politique de la crise actuelle : « il ne faut pas parler de contestations contre le gouvernement mais bien contre les conditions de vie », insiste-t-elle. La chercheuse parle d’un régime incessamment sanctionné par les Etats-Unis notamment, et souligne l’impact de ces sanctions sur l’économie de l’Iran aujourd’hui très affaiblie. 

Un diagnostic que partage en partie Kevan Gafaïti, professeur de Sciences Po franco-iranien présent sur place au moment des événements. Il décrit un pays étranglé par l’inflation et la dévaluation de sa monnaie, où « vivre est devenu extrêmement difficile », mais où la colère sociale finit inévitablement par se politiser. Sur la thèse de l’impact économique des sanctions, il n’établit pas avec certitude un lien de causalité.

Une contestation fragmentée, une population prise en étau

Si la colère est largement partagée, le mouvement est loin d’être homogène. « L’opposition iranienne est traversée par des courants très différents », rappelle Elena Aoun, évoquant à la fois les militants des droits des femmes, les minorités ethniques Kurdes, ou encore les groupes en faveur de la monarchie. 

Dans les quartiers Est de Téhéran, depuis sa fenêtre, Kevan Gafaïti observe une mobilisation spontanée donc désorganisée. Cette fragmentation place la population dans une position délicate. « Les Iraniens se retrouvent entre le marteau et l’enclume », résume Elena Aoun, rejetant à la fois leurs conditions de vie actuelles mais également un éventuel retour du Shah.

L’escalade de la violence

Kevan Gafaïti en a été témoin. Il décrit un climat où « même si vous ne participez pas aux manifestations, vous êtes happé par les événements » : des tirs de flashball puis à balles réelles dans les rues et les centres-villes. Il recense une mosquée incendiée dans son quartier. Un geste lourd de sens, à la fois politique et symbolique. Selon lui, il est difficile de déterminer avec certitude qui se trouve derrière ces attaques : les manifestants, les forces de l’État cherchant à discréditer le mouvement, ou encore des acteurs extérieurs ? Pour Adey Noureddine, ça ne fait aucun doute, ça vient des Iraniens eux-mêmes : « ils expriment un rejet de l’autorité religieuse ». 

Quelle issue pour l’Iran ?

À court terme, un basculement rapide du régime n’est pas envisagé. Elena Aoun rappelle que l’Iran est aujourd’hui dirigé par « l’équipe la plus ouverte depuis 1979 ». Un gouvernement réformiste présidé par Massoud Pezeshkian qui a lui-même reconnu certaines revendications comme “légitimes”. Selon elle, un changement par la force « n’est ni crédible ni souhaitable»

De son côté, Adey Noureddine envisage comme unique solution le basculement vers une république laïque. Il insiste sur le rôle de la communauté internationale : selon lui, une pression coordonnée de l’ONU est la seule manière de pousser le régime à envisager des changements significatifs, tout en évitant un effondrement brutal.

Kevan Gafaïti, lui, se montre peu optimiste. Il s’attend au même scénario que pour le mouvement pour Mahsa Amini qui s’est effrité après des semaines de lutte. Alors fraîchement rentré d’Iran, il conclut simplement : « On ne peut pas mettre un pansement sur une plaie béante. »

N.B : cet article a été publié dans le cadre d’un cours dédié à la webrédaction organisé le 13 janvier 2025.

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.