Depuis une vingtaine d’années, la guide Fabienne Trolat, quadrille les pavés du Vieux Lyon avec une dizaine de visiteurs à ses trousses. Entre deux excursions, la sexagénaire veille aux femmes oubliées du Vieux Lyon et s’impose en mémoire vive du cinquième arrondissement.
La cigarette tremble au bout des doigts de Fabienne Trolat, à cause du froid plus que de la nervosité. La laisse de Loup, son labrador, s’enroule autour de ses phalanges. Il somnole sous la table du Café 203, dans le Vieux-Lyon, comme s’il en était le propriétaire officieux. Dans l’autre main, elle tient un téléphone au bout duquel un client lui réclame plus de détails sur sa prochaine visite. Elle hésite. Elle improvisera. C’est ce qu’elle fait toujours. Le Vieux Lyon n’est pas un programme qu’elle déroule, mais un puzzle qu’elle adapte au rythme de ceux qui l’écoutent. Des tours du quartier, elle en propose chaque semaine sous le pseudonyme de « Sorcière du Vieux Lyon ». Rien que ça.
Depuis vingt ans, elle raconte les rues par thèmes, du classique Saint-Georges à celui baptisé « Sorcellerie et Alchimie ». Autour d’elle, les tasses fument, les chaises grincent et les passants se hâtent mais, en remontant leur écharpe, beaucoup lancent un hochement de tête à cette figure familière. Ce quartier, ce n’était pourtant pas le sien. Enfant de la Croix-Rousse, elle a quitté, il y a plus de quarante ans, la colline qui travaille pour celle qui prie, sans jamais vraiment expliquer pourquoi. « Dans la vie, il y a des choses qui font qu’on bouge », glisse-t-elle, comme si la raison lui appartenait. La petite fille, passionnée d’histoire, qui dévorait les livres de contes et légendes, ingurgite désormais procès-verbaux, thèses poussiéreuses et notes d’archéologues. Elle nourrit sa bibliothèque comme on entretient un feu.
Plutôt sorcière que guide conférencière
Ce terme de sorcière, c’est elle qui l’a choisi, « c’est moins prétentieux que guide conférencière ». Trop prétentieux et sûrement trop terre à terre pour quelqu’un qui prétend voir ce que les autres ne voit pas. « En plus, une sorcière garde la mémoire des lieux ». Elle revendique ce rôle avec malice. Avant d’en faire son activité principale, elle est mère au foyer puis, s’enferme dix ans dans une boutique de décoration fantaisiste avant que les ruelles et leurs secrets ne reprennent le dessus. Depuis, bien ancrée, même si un balai ne lui irait pas si mal, elle guide des scolaires, des entreprises ou des touristes dans ce labyrinthe pavé. Des traboules à la place Saint-Jean, c’est la visite du cimetière de Loyasse, « le livre de pierre », qui reste sa préférée. Sur son site, les excursions sont prévues pour durer deux ou trois heures. En réalité, Fabienne déborde toujours. « Qu’est-ce que tu veux je peux parler de Lyon pendant des jours et des jours », éclate-t-elle dans un nuage de fumée.
« Une sorcière garde la mémoire des lieux »
Et des anecdotes sur ces moments de partage, elle en a à la pelle. Ses yeux se lèvent comme pour trouver la meilleure. Retour dix ans en arrière, le soir d’Halloween lorsque des élèves en théâtre viennent donner vie aux personnages qu’elle raconte. Un passant, persuadé d’avoir vu surgir une revenante de derrière un fourré, détale en criant. Elle n’a pas encore fini de raconter qu’elle s’exclame « J’en ai encore une ». Elle ne peut pas s’en empêcher. « Une fois à la fin d’une visite que je fais pour des jeunes en précarité, ils me tendent une enveloppe pleine de monnaie. Leurs mamans avaient organisé une vente de gâteaux pour financer la visite ». Cette fois, l’air rieur de ses yeux laisse place à un voile humide. Il y a un cœur sous chaque chapeau pointu.
« Le savoir ne sert que s’il est partagé »
Ce qu’elle trouve, la sorcière ne le garde jamais pour elle. Fabienne Trolat est une détective de l’histoire. Elle fouille les archives, recoupe les sources, traque les contradictions. « Le savoir ne sert que s’il est partagé », répète-t-elle en tapotant sa cigarette contre le bord du cendrier. Tout commence par une intuition, une inscription dans une rue, un nom qu’on croise, un caveau qui intrigue. C’est comme ça qu’elle tombe, il y a trois ans, sur celui de la duchesse de Chevreuse, une noble du XVIIe siècle, exilée et mystérieuse, dont la sépulture au cimetière de Loyasse risque d’être détruite faute de renouvellement de concession. La tombe « l’appelait », dit-elle.
Elle mène l’enquête avec obstination, remonte les traces d’une vie, jusqu’à sauver ce vestige d’histoire. « Et ce n’est pas la seule », murmure-t-elle. Car depuis #MeToo, Fabienne est plus vigilante à la place qu’elle fait aux femmes. Ces dernières sont de plus en plus présentes dans les histoires qu’elle raconte et les recherches qu’elle mène. « Avant, je ne me posais pas la question, maintenant je fais plus attention ». Chaque anecdote, chaque détail est une manière de les faire revivre. « C’est la moindre des choses qu’on puisse faire », conclut-elle. Et pendant qu’elle écrase sa cigarette encore fumante dans le cendrier, Fabienne Trolat semble personnifier un slogan vu mille fois en manifestation féministe : « Nous sommes les descendantes des sorcières que vous n’avez pas brûlées ».
Mathilde Murcuillat
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