Comme d'autres, Fatoumata a rejoint la France en bateau. @ AFP

Fatoumata Ben Bangoura, rescapée de la Méditerranée : « J’avais peur d’arriver pour rien en Europe »

En mai 2024, Fatoumata Ben Bangoura, ancienne institutrice, a quitté son fils et la Guinée pour améliorer leurs conditions de vie. Après être passée par la Méditerranée, c’est dans les rues de la Guillotière, à Lyon, qu’elle a trouvé refuge en août 2025.

23 heures. La rame du tramway Débourg me dépose à la Guillotière. À cette heure-là, la ville baisse d’un ton et je croise le regard perdu d’une femme emmitouflée dans son gros manteau noir, accompagnée de seulement deux sacs de voyage. Fatoumata Ben Bangoura, 34 ans, ancienne institutrice en classe de maternelle, vient de la Guinée-Conakry. 

Il y a dix-huit mois, elle a cru toucher son rêve en arrivant en Europe, mais la réalité s’est révélée plus rude. À la Guillotière, dans le 7e arrondissement de Lyon, Fatoumata vit à même le sol, à l’angle de la rue de Marseille et de la rue Paul Bert, où ses jours sont rythmés par la quête administrative et la solitude. Un quotidien loin du rêve qu’elle a payé au prix d’une traversée de la Méditerranée il y a dix-huit mois. 

Deux ans plus tôt, cette ancienne institutrice de Conakry a tout quitté pour un périlleux voyage vers l’Europe, motivée par un seul désir : offrir un meilleur avenir à son fils, Alhassane. « J’habitais dans une petite pièce avec ma mère et mon fils. Je ne gagnais que 500 000 francs guinéen (équivalent de 50 euros) par mois, dont 250 000 pour le loyer. Pour moi, venir en Europe allait changer notre situation. »

Ce récit, celui de milliers de vies brisées, s’ouvre sur un adieu déchirant, un matin de la saison sèche, au marché de Bonfi, l’un des plus bondés de la capitale guinéenne, Conakry. Ce jour-là, elle a serré dans ses bras son fils de sept ans pour la dernière fois, lui promettant une vie plus digne que celle qu’ils vivaient. Le sourire mélangé à l’espoir sur le visage de son fils et la chaleur de ce petit corps sont le moteur qui l’a poussée à prendre place dans un minibus surchargé vers le nord, à la conquête de l’Eldorado.

« Ils ne voyaient que de la monnaie, jamais des êtres humains »

Le voyage vire à l’horreur dès l’arrivée en Libye où, dans un camp de transit sordide, l’humanité de Fatoumata est mise à rude épreuve. Les jours sont une succession mécanique de faim, de bousculades et de l’attente humiliante d’une place dans l’une des embarcations de fortune. L’odeur des lieux est un mélange âcre de corps non lavés, d’ordures et de mazout (carburant utilisé pour le moteur du bateau) qui imprègne les vêtements. Les gardiens passent régulièrement pour distribuer des menaces et extorquer de l’argent durement gagné. « Ils ne voyaient que de la monnaie, jamais des êtres humains », se souvient Fatoumata, la voix tremblante.

« J’ai payé plus de 500 euros pour sortir de la Libye », soit tout l’argent qui lui reste en échange d’un espace exigu sur un Zodiac (bateau pneumatique semi-rigide) déjà surchargé. Après dix-huit mois de périple, elle touche enfin la rive. Devant elle, la Méditerranée. « J’ai ressenti un profond soulagement, dans ma tête, c’était le meilleur pour la fin. Je me disais que c’était la fin de mes souffrances. » Ce n’est pas l’eau bleu clair des cartes postales, mais une masse sombre, lourde, agitée, dont le ressac contre le rivage semble hurler sous une lune indifférente.

48 heures de mer, au cours desquelles chaque vague est une menace. Le bateau est si plein que Fatoumata doit s’accrocher fermement au boudin en caoutchouc, ses mains moites glissant sur la surface froide. Le goût du sel mêlé à la sueur sur ses lèvres est constant. Et le bruit terrifiant du moteur à bout de souffle. Elle sent le froid de l’eau monter dans ses os, mais la douleur physique est occultée par une seule et unique pensée, gravée comme un mantra : rester en vie pour Alhassane. « Dans la barque, j’avais peur d’arriver pour rien en Europe », confie-t-elle, le regard vide comme retenant encore l’image de cette mer qui aurait pu être son tombeau.

« À chaque refus, j’ai l’impression que mon espoir se brise. Croyez-moi, je n’en peux plus. »

Fatoumata Ben Bangoura

De centre d’accueil en centre d’accueil, Fatoumata a traversé l’Italie, puis la France. Le terminus a été la Guillotière en août dernier. Elle a trouvé un recoin sous l’auvent d’une supérette fermée. La première nuit, le bruit des trams et des fêtards a remplacé celui des vagues. L’émotion dominante est devenue la solitude au milieu de la foule. « Je suis ici mais personne ne me voit. Les gens voient le carton. Ils voient la saleté qu’ils veulent simplement éviter », lâche Fatoumata. Chaque jour, elle se rend au centre social pour ses papiers : « J’ai toujours eu des refus. Et à chaque refus, j’ai l’impression que mon espoir se brise. Croyez-moi, je n’en peux plus. »

L’amour de son fils, son ultime bouclier

L’objet de valeur que Fatoumata considère le plus est une pochette en plastique scellée. Elle contient une pièce d’identité guinéenne, des reçus administratifs sans valeur. Et surtout une photo : celle d’Alhassane souriant. « Mon fils, c’est ma raison d’être. Quand je suis au plus bas, je sors sa photo, je la regarde, et j’oublie mes peines, en me disant que l’avenir sera meilleur. »

Aujourd’hui, Fatoumata ne rêve plus de grandes maisons, mais d’une pièce exiguë où elle pourrait « fermer la porte, et pleurer sans avoir à essuyer tout de suite ses larmes ». Le regard vide. L’ancienne institutrice renchérit : « Je veux que mon fils sache que j’ai réussi. Aujourd’hui, il croit que je suis une infirmière qui travaille beaucoup la nuit. Parce que nous ne nous parlons pas souvent. Je ne peux pas lui dire la vérité, je n’ai pas ce courage. »

Binty AHMED TOURÉ

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.