Embrasement provençal : une décennie d’incendies dans les Bouches-du-Rhône

Le territoire des Bouches-du-Rhône est l’un des départements les plus atteints par les incendies de forêt. Ces dernières années, les feux extrêmes se multiplient. Retour sur 10 ans d’embrasements en terres provençales.

« On l’a arrêté aux portes de Marseille ! » se souvient le commandant Stéphane Guyot, porte-parole des pompiers des Bouches-du-Rhône, en se remémorant l’incendie de Rognac qui avait marqué l’été 2016. Entre 2013 et 2022, le département a été le théâtre de plus de 2000 feux forestiers, soit  8 % des incendies de ce genre répertoriés sur l’ensemble du territoire métropolitain au cours de la même période.

Le département au pied du podium des territoires les plus touchés par les feux de forêt

Avec presque 100 km² de végétation partis en fumée en 10 ans, le département des Bouches-du-Rhône se classe au 4ᵉ rang des territoires les plus touchés par ce phénomène, après la Gironde, la Haute-Corse et le Var. 

Ce constat s’explique par des caractéristiques typologiques et météorologiques qui rendent la zone particulièrement vulnérable aux feux de forêts. « Nous sommes confrontés à un climat méditerranéen caractérisé par des températures élevées et une longue période de sécheresse estivale. Le mistral a également son importance, ce vent fort et sec assèche le sol et la végétation. De plus, nous sommes en basse altitude », explique Antoine Nicault, écologue, président d’Air Climat (association pour l’innovation et la recherche au service du climat) et coordinateur de GREC-SUD (Groupe d’experts sur le climat en région PACA).

Ces caractéristiques sont exacerbées par des changements climatiques qui frappent de plein fouet le territoire. « Il faut savoir que la région subit déjà un réchauffement d’environ 1,8 degré Celsius par rapport à l’ère pré-industrielle, c’est sensiblement plus que les 1,2 degré d’augmentation à l’échelle planétaire », souligne l’écologue.

1,8 % des incendies responsables de 93 % des hectares boisés décimés par le feu

Si les feux de forêts se comptent par milliers, ils ne sont qu’une poignée à avoir des conséquences importantes en termes de destruction des espaces forestiers. “Les petits incendies font partie des événements naturels de la région, ils peuvent même participer à la régénération des forêts”, rappelle le scientifique, “le problème, ce sont les feux extrêmes, liés aux fortes chaleurs, qui ont un impact sur les sols et sur la qualité des graines”.

Ces feux extrêmes, bien que rares, ont des effets dévastateurs. Sur la décennie, les 38 feux les plus importants (plus de 10 hectares touchés) sont responsables de la disparition de 93 % des surfaces boisées décimées. Ces grands incendies ont des conséquences écologiques notables, en partie à cause des pertes importantes de biodiversité qu’ils génèrent, “mais une forêt qui brûle sans pouvoir se régénérer ensuite, c’est aussi un puits de carbone qui part dans l’atmosphère”, résume le chercheur.

Le Commandant Guyot explique que le déclenchement et le développement des feux est favorisé par trois paramètres naturels principaux :  “un fort vent, une faible hygrométrie (ndlr : taux d’humidité dans l’air) et une sécheresse des végétaux”.

Rognac : un cas d’école de feu extrême

Le 10 août 2016, un feu se déclare sur la commune de Rognac. La cause : un simple mégot de cigarette mal éteint et jeté par terre par un maçon. D’abord feu de broussailles, l’incendie prend rapidement de l’ampleur. Au total, 27 km² de verdure seront ravagés et l’épisode devient un des plus importants feux de forêt subit sur le territoire de ces cinquante dernières années.

Presque 60 % des surfaces forestières décimées par le feu cette année-là sont imputables à cet épisode. De part l’exceptionnalité de l’événement, 2016 devient instantanément l’année de la décennie où les destructions par les feux de forêts se font les plus violentes sur le territoire. 

Pour Stéphane Guyot, “ce feu était surtout remarquable par la rapidité de sa propagation et sa localisation en zone péri-urbaine, il a fallu sauver les gens avant l’environnement.” Au même moment, une autre incendie se déchaînait à Fos-sur-Mer, près d’une usine Seveso, “des moyens étant déjà mobilisés, cela a ralenti le début de l’intervention à Rognac”, se rappelle le pompier “on a dû faire appel à la solidarité extra-départementale”.

2022, année record de feux de forêts, vers une nouvelle norme ?

En 2022, pas moins de 448 feux de forêts ont été répertoriés dans les Bouches-du-Rhône ; le nombre plus élevé de la décennie. Une triste performance qui fait écho à un contexte qui dépasse largement les frontières de la Provence. Si le souvenir des incendies dévastateurs en Gironde est encore brulant, c’est l’ensemble de la France métropolitaine qui est alors en proie aux flammes. “Cette année-là, les trois paramètres étaient réunis, même dans des territoires habituellement peu touchés par ces phénomènes”, partage le sapeur-pompier, ajoutant que “des régions comme la Bretagne ont subi d’importants feux”. Pour lui, la cause de cette situation dramatique est indéniable : “C’est véritablement le dérèglement climatique, et c’est un phénomène planétaire. Nous nous sommes rendus en Suède pour prêter main-forte, mais aussi en Grèce et en Australie”.

“Depuis quelques années, les sécheresses augmentent en durée et en intensité, c’est directement lié aux fortes températures”, commente Antoine Nicault. “La période de risques commence donc plus tôt, finit plus tard, et on observe désormais de plus en plus de feux extrêmes liés à la chaleur”.

Pour faire face à ces nouveaux enjeux, des investissements substantiels, tant budgétaires qu’humains, doivent être déployés. Selon le Commandant Guyot, “pour l’instant, les moyens sont bien proportionnés dans les Bouches-du-Rhône, mais ce n’est pas forcément le cas dans les autres départements, moins accoutumés au phénomène. Il est essentiel de rappeler que 80 % des pompiers sont volontaires et que, pour les gros feux, il faut mobiliser plus de mille hommes”.

L’écologue Antoine Nicault souligne : “Il existe des mesures de prévention mises en place depuis les années 90 qui ont prouvé leur efficacité, mais cela reste insuffisant.” Selon lui, il est impératif de renforcer la prévention, en évitant les comportements à risque, en respectant les obligations de débroussaillage, notamment aux abords des routes, tout en minimisant l’impact sur la biodiversité. Il préconise également le développement de l’agro-sylvo-pastoralisme (élevage de troupeaux en milieu forestier), le renforcement des moyens de lutte, et la régulation de l’urbanisme, car un massif boisé est davantage exposé aux départs de feu en présence d’activité humaine à proximité.

Dans tous les cas, “il va falloir s’adapter”, conclut le Commandant Guyot.

Blanche Constant et Florent Duplatre

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.