Depuis le 19e siècle, le ballon rond s’est imposé comme un outil d’influence utilisé, en France notamment, par les instances catholiques. François da Rocha Carneiro, historien du sport, spécialiste de l’équipe de France de football et docteur en Histoire contemporaine à l’Université d’Artois, éclaircit ce lien au fil de l’histoire et dans la société contemporaine.
« Dieu est mort ». C’est avec ces mots que le monde apprenait, le 25 novembre 2020, la disparition de Diego Maradona, footballeur argentin et icône planétaire. Plus qu’un joueur, il incarnait une figure vénérée, presque sacrée. Les 100 000 adeptes de l’Église maradonienne, un mouvement religieux argentin, créé en 1998, lui attribuent de nombreux signes religieux. Une comparaison cristallisée par « la main de Dieu », un but involontairement marqué de la main en quart de finale de coupe du monde 1986. Son décès a illustré le rapport profond qu’entretiennent le football et la religion, avec la naissance d’un culte du ballon rond et de ses joueurs.
En 1911, on pouvait lire dans le quotidien régional Le Midi socialiste : « Lorsque la religion du football aura remplacé celle de nos pères, on récitera au jour de la Passion comme on le faisait autrefois en souvenir du repas des Apôtres ». Le football a-t-il désormais le pouvoir de s’imposer comme une nouvelle religion contemporaine ?
Il faut s’interroger sur le terme de « religion » et sur ce qu’il signifie. Il sous-entend une transcendance, mais où est la transcendance du football ? Donc non, je pense que nous sommes plus proches d’une notion populaire que religieuse. Cependant, il y a bien de la religiosité et une liturgie dans cette pratique. Au football, comme à l’église, une assemblée de fidèles se réunit autour de l’action qui se joue. Dans les stades, les supporters chantent les louanges de leurs joueurs, brandissent des banderoles à leur effigie, et vouent un culte à ces héros modernes. Il y a des célébrants et des célébrés, comme lors d’une messe.
En France, quelle place occupe l’Église catholique dans la démocratisation du football ?
Dans notre pays, les clubs de football naissent sous la protection des églises catholiques. C’est un des premiers vecteurs de démocratisation de ce sport. Dans ses premières années, il est avant tout un entre-soi bourgeois, pratiqué par les élites économiques et sociales. C’est seulement au début du 20e siècle que le football devient plus populaire. Les patronages paroissiaux – des initiatives catholiques attachées à l’éducation populaire, ndlr – sont des lieux privilégiés d’acculturation aux sports et au football pour occuper les jeunes pratiquants qui, autrement, seraient oisifs. La religion n’est pas l’ennemi du football, au contraire, l’Église a longtemps utilisé ce sport comme un instrument d’éducation.
Cette analogie se base-t-elle sur des profils et des symboles communs ?
Effectivement, ce sont les tacticiens que l’on compare à des figures religieuses. Le geste technique réussi relève du miracle, de l’inattendu et suscite chez le spectateur une fascination. La tenue du joueur ressemble, elle aussi, à un uniforme. Si le prêtre lors d’une messe est « in persona Christi », c’est-à-dire qu’il incarne le Christ, le joueur lui est « in persona clubi », il incarne, au sens chrétien du terme, le club et ses symboles. Chez le supporter, l’écharpe qu’il porte peut être comparée à l’étole du prêtre. Ce sont ici des signes de religiosité que l’on donne au monde du football et qui sont comparables en somme. Les joueurs sont comparés à de véritables saints. Mais est-ce que prêter à ces choses un langage religieux permet de faire du football une religion ? Je ne le pense pas, et l’Église ne le pense pas non plus.
« Ronaldo est un mythe créé par la Fédération internationale de football association (FIFA) pour nous faire croire à la religion du football » expliquait Manuel Vazquez Montalban, essayiste espagnol, dans le Monde Diplomatique en 1997. Depuis le décès de Maradona en 2020, existe-t-il encore un intérêt pour la FIFA de surfer sur ce mythe de Dieu du football ?
Je pense que notre époque et le contexte social qui l’accompagne ne permettent pas un culte aussi individualiste que prétend cette religion du football. Le seul intérêt de la FIFA est d’ordre financier. Alimenter ce culte pourrait leur permettre d’aller chercher un nouveau public en passant par une nouvelle idole, un footballeur qui porterait en lui un espoir d’ordre presque religieux. Mais encore faut-il que nous soyons à un moment de notre histoire où les gens recherchent une idole. Le football, comme la religion, s’inscrivent dans un contexte social global. Notre société est plus hygiéniste et moraliste que dans les années 1980. Un joueur comme Maradona, de par sa personnalité, qui a fait de lui un « Dieu » pour certains, ne lui permettrait pas d’avoir ce statut là à notre époque.
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