Delphine Lambert chez une patiente + Delphine Lambert chez une de ses patientes - © Lucas Teitler

Delphine Lambert, infirmière dans le Chablais, chez une de ses patientes - © Lucas Teitler

Ces infirmiers qui font le choix de continuer d’exercer en France malgré la tentation suisse

En Haute-Savoie, les infirmiers subissent la réalité des déserts médicaux. Le territoire peine à trouver de la main d’œuvre acceptant d’exercer ici face à la tentation suisse de meilleurs salaires. Entre passion et épuisement, ils racontent leur quotidien dans un système de santé en crise.

Il est 7h30, le soleil pointe à peine le bout de son nez que Delphine, infirmière depuis ses 35 ans, est déjà prête à partir, sac à dos sur l’épaule, pour effectuer sa tournée matinale. « Je vais peut-être avoir besoin de toi ce matin, j’ai 24 patients… », souffle la Haut-savoyarde à sa collègue Karine, infirmière salariée au cabinet depuis trois ans. 

Infirmière s'apprêtant à partir en tournée + Delphine Lambert prête à partir en tournée - © Lucas Teitler
Delphine Lambert prête à partir en tournée – © Lucas Teitler

Depuis la pandémie mondiale de Covid-19, les conditions dans lesquelles évoluent ces soignants se sont fortement dégradées. « Les patients sont parfois laissés à l’abandon à l’hôpital », déplore Delphine, devenue infirmière coordinatrice à Bons en Chablais depuis octobre 2022. « Il manque de personnel et les soignants sont débordés par la charge de travail. »

Un rythme tendu

Dans ce cabinet d’une petite commune de plus de 6 000 habitants, à proximité de la Suisse, trois infirmières à temps plein, un infirmier à mi-temps et une secrétaire assurent les tournées quotidiennes et les permanences. Les journées commencent dès 7h30 pour s’achever à 20h (parfois plus tard). « C’est très chargé en ce moment », soupire Delphine entre deux bouchées de sandwich sur son unique heure de pause quotidienne. Laura, la secrétaire du cabinet, confirme : « Il faudrait un infirmier de plus. L’équipe est submergée depuis la rentrée. »Les absences se multiplient, les arrêts maladie aussi. Christine, infirmière remplaçante, vient souvent « à la rescousse » pour pallier les manques. « On était plus nombreux avant le Covid, mais la pandémie et l’attrait de la Suisse sont passés par là », résume-t-elle.

La frontière, convoitée par certains, redoutée par d’autres

À une vingtaine de kilomètres seulement, Genève attire. Le salaire moyen d’un infirmier travaillant en Suisse avoisine les 6 500 francs bruts par mois (soit 7 000€), quand la France en offre seulement 2 100€ net en moyenne. « Quand on est jeune diplômé, on préfère partir en Suisse, c’est comme partout », admet Christine.

Drapeaux de la Suisse + Pour beaucoup de Haut-savoyards, la Suisse représente un eldorado. - © Lucas Teitler
Pour beaucoup de Haut-savoyards, la Suisse représente un eldorado. – © Lucas Teitler

Pourtant, tous ne sont pas séduits par l’eldorado helvétique. Delphine elle, en est revenue à cause du temps perdu quotidiennement sur la route : « Le matin je mettais une heure et demie pour faire 24km, ça je m’en souviens. » Ce n’est pas la seule à avoir claqué la porte à la Suisse. « J’ai une collègue qui a voulu tenter l’expérience et qui est revenue après seulement un mois […] là-bas, c’est un autre rythme, des mentalités à l’américaine ; on peut se faire virer du jour au lendemain. »

Travailler en Suisse c’est aussi accepter le regard des Genevois. Julien, jeune recrue à mi-temps venu de Cannes, hésite encore à franchir la frontière. « Ça m’embête d’aller travailler en Suisse et d’être mal considéré par les habitants. En France, il y a des besoins, c’est un peu le côté patriotique », confie-t-il. 

Même constat du côté des patients, lucides sur la situation. « Le problème c’est la Suisse ! Moi je les comprends les infirmières, elles gagnent deux à trois fois plus là-bas pour le même boulot », admet Denis, patient du cabinet depuis 10 ans. L’homme d’une cinquantaine d’années nuance cependant. « Certaines reviennent car elles ne se sentent pas libres de soigner. Ici, il y a encore une vraie reconnaissance du métier. »

Échange entre des patients et une soignante + Denis est conscient des difficultés dans lesquelles sont les soignants aujourd’hui. - © Lucas Teitler
Denis est conscient des difficultés dans lesquelles sont les soignants aujourd’hui. – © Lucas Teitler

Tenir bon, coûte que coûte

À force de départs, les infirmiers restés en France travaillent à flux tendu. « C’est compliqué à gérer tout ça », accorde Delphine. Les salaires stagnent, les recrutements peinent. « Les gens veulent du temps plein à cause du coût de la vie ici, mais beaucoup finissent par partir en Suisse », explique-t-elle. Elle-même vit dans un camping-car pour éviter entre autres de se retrouver à payer un loyer au-delà de ses moyens. 

Elle a fait le choix d’être salariée plutôt que libérale pour éviter « la paperasse » et la logique de rentabilité qui pousse certains à sélectionner des soins plus rentables que d’autres. « C’est culpabilisant de connaitre la détresse des gens et de leur dire : non, je ne peux pas vous soigner », assure-t-elle. 

« Les infirmières ont sauvé la vie de ma maman et la mienne aussi »

Dans ce contexte difficile, les patients mesurent le privilège d’avoir encore un service de proximité. « On a la chance d’avoir un cabinet ici, mais on sait qu’ils ont des difficultés », témoigne l’un d’eux. « Les infirmières ont sauvé la vie de ma maman et la mienne aussi », ajoute un autre. 

Infirmière aidant un patient à prendre ses cachets + Tous les matins, Delphine vient en aide à une vingtaine de patients pour diverses pathologies. - © Lucas Teitler
Tous les matins, Delphine vient en aide à une vingtaine de patients pour diverses pathologies. – © Lucas Teitler

Fatiguées mais fidèles, ces infirmières continuent de sillonner inlassablement les routes du Chablais. À peine une tournée achevée que le téléphone de Delphine sonne déjà : d’autres patients l’attendent. A l’heure où la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 est largement discutée, sur le terrain, leurs journées se prolongent, et leurs incertitudes aussi.

Lucas Teitler

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.