En Haute-Savoie, les infirmiers subissent la réalité des déserts médicaux. Le territoire peine à trouver de la main d’œuvre acceptant d’exercer ici face à la tentation suisse de meilleurs salaires. Entre passion et épuisement, ils racontent leur quotidien dans un système de santé en crise.
Il est 7h30, le soleil pointe à peine le bout de son nez que Delphine, infirmière depuis ses 35 ans, est déjà prête à partir, sac à dos sur l’épaule, pour effectuer sa tournée matinale. « Je vais peut-être avoir besoin de toi ce matin, j’ai 24 patients… », souffle la Haut-savoyarde à sa collègue Karine, infirmière salariée au cabinet depuis trois ans.

Depuis la pandémie mondiale de Covid-19, les conditions dans lesquelles évoluent ces soignants se sont fortement dégradées. « Les patients sont parfois laissés à l’abandon à l’hôpital », déplore Delphine, devenue infirmière coordinatrice à Bons en Chablais depuis octobre 2022. « Il manque de personnel et les soignants sont débordés par la charge de travail. »
Un rythme tendu
Dans ce cabinet d’une petite commune de plus de 6 000 habitants, à proximité de la Suisse, trois infirmières à temps plein, un infirmier à mi-temps et une secrétaire assurent les tournées quotidiennes et les permanences. Les journées commencent dès 7h30 pour s’achever à 20h (parfois plus tard). « C’est très chargé en ce moment », soupire Delphine entre deux bouchées de sandwich sur son unique heure de pause quotidienne. Laura, la secrétaire du cabinet, confirme : « Il faudrait un infirmier de plus. L’équipe est submergée depuis la rentrée. »Les absences se multiplient, les arrêts maladie aussi. Christine, infirmière remplaçante, vient souvent « à la rescousse » pour pallier les manques. « On était plus nombreux avant le Covid, mais la pandémie et l’attrait de la Suisse sont passés par là », résume-t-elle.
La frontière, convoitée par certains, redoutée par d’autres
À une vingtaine de kilomètres seulement, Genève attire. Le salaire moyen d’un infirmier travaillant en Suisse avoisine les 6 500 francs bruts par mois (soit 7 000€), quand la France en offre seulement 2 100€ net en moyenne. « Quand on est jeune diplômé, on préfère partir en Suisse, c’est comme partout », admet Christine.

Pourtant, tous ne sont pas séduits par l’eldorado helvétique. Delphine elle, en est revenue à cause du temps perdu quotidiennement sur la route : « Le matin je mettais une heure et demie pour faire 24km, ça je m’en souviens. » Ce n’est pas la seule à avoir claqué la porte à la Suisse. « J’ai une collègue qui a voulu tenter l’expérience et qui est revenue après seulement un mois […] là-bas, c’est un autre rythme, des mentalités à l’américaine ; on peut se faire virer du jour au lendemain. »
Travailler en Suisse c’est aussi accepter le regard des Genevois. Julien, jeune recrue à mi-temps venu de Cannes, hésite encore à franchir la frontière. « Ça m’embête d’aller travailler en Suisse et d’être mal considéré par les habitants. En France, il y a des besoins, c’est un peu le côté patriotique », confie-t-il.
Même constat du côté des patients, lucides sur la situation. « Le problème c’est la Suisse ! Moi je les comprends les infirmières, elles gagnent deux à trois fois plus là-bas pour le même boulot », admet Denis, patient du cabinet depuis 10 ans. L’homme d’une cinquantaine d’années nuance cependant. « Certaines reviennent car elles ne se sentent pas libres de soigner. Ici, il y a encore une vraie reconnaissance du métier. »

Tenir bon, coûte que coûte
À force de départs, les infirmiers restés en France travaillent à flux tendu. « C’est compliqué à gérer tout ça », accorde Delphine. Les salaires stagnent, les recrutements peinent. « Les gens veulent du temps plein à cause du coût de la vie ici, mais beaucoup finissent par partir en Suisse », explique-t-elle. Elle-même vit dans un camping-car pour éviter entre autres de se retrouver à payer un loyer au-delà de ses moyens.
Elle a fait le choix d’être salariée plutôt que libérale pour éviter « la paperasse » et la logique de rentabilité qui pousse certains à sélectionner des soins plus rentables que d’autres. « C’est culpabilisant de connaitre la détresse des gens et de leur dire : non, je ne peux pas vous soigner », assure-t-elle.
« Les infirmières ont sauvé la vie de ma maman et la mienne aussi »
Dans ce contexte difficile, les patients mesurent le privilège d’avoir encore un service de proximité. « On a la chance d’avoir un cabinet ici, mais on sait qu’ils ont des difficultés », témoigne l’un d’eux. « Les infirmières ont sauvé la vie de ma maman et la mienne aussi », ajoute un autre.

Fatiguées mais fidèles, ces infirmières continuent de sillonner inlassablement les routes du Chablais. À peine une tournée achevée que le téléphone de Delphine sonne déjà : d’autres patients l’attendent. A l’heure où la loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 est largement discutée, sur le terrain, leurs journées se prolongent, et leurs incertitudes aussi.
Lucas Teitler