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Décryptage : comment l’auto-entrepreneuriat a chamboulé la France

En 2024, l’auto-entrepreneuriat s’impose comme la principale forme de création d’activité en France, révélant une géographie du travail marquée par de fortes disparités territoriales et sectorielles.

En dix ans, l’auto-entrepreneuriat est passé d’un statut alternatif à un pilier du marché du travail français.

L’auto-entrepreneuriat est en 2024 la plus grosse part des activités marchandes non agricoles selon les chiffres de l’Insee. Avec ses 64 %, il dépasse les sociétés à 26 % et les entreprises individuelles classiques avec seulement 10 %.

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Pour mieux comprendre la place de l’auto-entreprenariat aujourd’hui, il faut d’abord comprendre ce statut. L’auto-entrepreneuriat, c’est travailler à son compte, dans un cadre plus souple en créant sa propre micro-entreprise. Cela permet de se lancer plus simplement en réduisant la charge de comptabilité, mais en ayant une limite de chiffre d’affaires à ne pas dépasser.

L’auto-entrepreneuriat en France n’est plus un statut marginal ni une solution de transition. En 2024, il représente près de deux tiers des créations d’activités marchandes non agricoles. Derrière ce chiffre national se cache pourtant une réalité beaucoup plus contrastée, marquée par de fortes inégalités territoriales.

Une concentration géographique très marquée

La répartition des auto-entrepreneurs économiquement actifs met en évidence une concentration très nette dans certains espaces. L’Île-de-France se détache largement du reste du territoire : en 2024, la région compte 1 170 182 auto-entrepreneurs économiquement actifs, un niveau sans équivalent ailleurs en France. À elle seule, elle pèse plus que n’importe quelle autre région.

Derrière ce pôle dominant, on retrouve un deuxième ensemble de régions très dynamiques. En Auvergne-Rhône-Alpes, on recense environ 793 187 auto-entrepreneurs économiquement actifs. L’Occitanie suit avec 655 367, puis la Provence-Alpes-Côte d’Azur (645 325) et la Nouvelle-Aquitaine (639 031). Ces territoires affichent une forte présence de l’auto-entrepreneuriat, mais sans atteindre l’intensité observée en Île-de-France.

À l’inverse, dans des régions comme le Grand Est (396 640), les Hauts-de-France (385 873) ou la Normandie (234 133), les volumes restent nettement plus bas. L’écart se compte en centaines de milliers de personnes. Il dessine une France où l’auto-entrepreneuriat ne se diffuse pas uniformément et où le statut n’a pas partout la même place dans l’économie locale.

Cette géographie inégale renvoie aussi à une transformation plus large du travail. Dans un entretien au CNRS, la sociologue Dominique Méda rappelle que l’intensification des contraintes et le manque d’autonomie conduisent « un tiers des actifs français » à juger aujourd’hui leur travail « insoutenable ». La montée des formes d’activité plus flexibles, dont l’auto-entrepreneuriat fait partie, s’inscrit ainsi dans un paysage où les trajectoires professionnelles se recomposent, parfois par choix, parfois par adaptation.

Des écarts importants

Même au sein de l’Île-de-France, les écarts sont marqués. L’analyse à l’échelle départementale montre une concentration très forte autour de la capitale. Paris rassemble à lui seul plus de 330 000 auto-entrepreneurs économiquement actifs, soit près d’un tiers du total régional. Les départements des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne affichent également des niveaux élevés, formant un cœur économique dense où l’activité indépendante s’inscrit dans le quotidien du marché du travail.

À l’inverse, des départements plus éloignés du centre, comme la Seine-et-Marne ou le Val-d’Oise, enregistrent des effectifs sensiblement plus faibles. L’écart entre les départements les plus et les moins concernés dépasse 200 000 auto-entrepreneurs, ce qui souligne l’ampleur des disparités internes à la région la plus dynamique du pays. Ces données confirment que l’auto-entrepreneuriat se concentre là où l’activité économique, les réseaux et la demande sont déjà fortement présents.

Quand on s’intéresse aux données de l’Urssaf sur l’Île-de-France, on remarque que l’auto-entreprenariat a considérablement augmenté sur la période 2015-2024. Depuis 2015, les effectifs augmentent de manière quasi continue en passant de 438 397 auto-entrepreneurs économiquement actifs à 734 483 en 2019.

Ensuite, la période de la crise sanitaire du Covid-19 marque une accélération notable et met le statut d’auto-entrepreneur sur le devant de la scène. Entre 2020 et 2021, le nombre d’auto-entrepreneurs économiquement actifs augmente de 777 813 à 962 457 en seulement un an. L’année suivante, la région dépasse le cap symbolique du million. Et finalement, en 2024, on recense 1 170 182 auto-entrepreneurs économiquement actifs. 

L’auto-entrepreneuriat s’est inscrit comme l’un des piliers du travail dans le paysage français. Pourtant, même les deux régions  concentrant le plus de micro-entrepreneurs en France ne se sont pas constitués sous le même modèle économique. Ce sont les différents secteurs d’activités qui ne prennent pas la même place selon les territoires.

Des secteurs variés selon les territoires

En Île de France, l’auto-entrepreneuriat repose principalement sur des travaux intellectuels. On retrouve dans les secteurs en tête le conseil pour les affaires et l’enseignement avec respectivement 26 283 et 25 964 auto-entrepreneurs économiquement actifs. Derrière on retrouve également l’informatique et l’information et communication qui compte 19 336 auto-entrepreneurs économiquement actifs.

L’Auvergne-Rhône-Alpes de son côté est centré sur un auto-entrepreneuriat autour des besoins locaux et quotidiens de sa population. Ainsi, ce sont les services personnels qui se retrouvent en première position des secteurs avec 14 812 auto-entrepreneurs économiquement actifs. L’industrie, la santé, les activités de nettoyage, la coiffure et les soins du corps et le BTP (travaux de finition) eux aussi se démarquent avec plus de 10 000 personnes chacun.

La progression de l’auto-entrepreneuriat ne dit pas seulement combien de personnes travaillent à leur compte. Elle montre surtout où, comment et dans quels contextes ce statut s’est imposé. Les écarts observés entre régions, départements et secteurs rappellent qu’il n’existe pas une seule réalité de l’auto-entrepreneuriat, mais plusieurs modèles, étroitement liés aux dynamiques locales.

En ce sens, l’auto-entrepreneuriat n’est pas qu’un indicateur économique. Il offre une lecture concrète des transformations du travail en France, des opportunités comme des limites de ce modèle et des inégalités qui persistent selon les territoires. Lire ces chiffres, c’est déjà mieux comprendre le paysage professionnel dans lequel évoluent aujourd’hui des millions de travailleurs.

Pour en savoir plus : retrouvez notre émission sur le sujet ci-dessous.

Clément Collot et Tetiana Demydenko

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.