C’est un conflit qui remonte aux origines mêmes de la création de ce plat. D’un côté, Lyon en revendique l’invention. De l’autre, Grenoble assure l’avoir rendu célèbre. Depuis les années 2010, les deux villes se disputent le titre de ville du tacos français. Aujourd’hui, qu’en est-il réellement ?
Les villes françaises rivalisent de créativité lorsqu’il s’agit de se déclarer la guerre. Un simple match de football suffit à susciter l’engouement de milliers de supporters marseillais comme parisiens. Dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, loin des terrains de sport, il existe une autre rivalité bien différente. Depuis les années 2010, Lyon et Grenoble bataillent à crocs perdus afin de départager laquelle des deux villes rhônalpines serait la vraie capitale du tacos français.
La bataille est rude et remonte aux origines mêmes de ce mets gourmand à base de tortilla, de frites et de sauce fromagère. Les avis convergent globalement sur une création à Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, au milieu des années 2000. Mais les grenoblois, non contents d’être à part, se targuent eux d’avoir permis la popularisation du plat. C’est dans la capitale des Alpes qu’est née la chaîne O’Tacos, de loin la première en France avec ses 338 restaurants. Chamas Tacos, son principal concurrent originaire de Valence, dans la Drôme, non loin de Lyon, fait pâle figure avec sa centaine de restaurants en France.
Les faits sont les faits. Ce n’est pas en s’intéressant au commencement du tacos français qu’on pourra finalement départager Lyon et Grenoble dans cette course folle à la médaille de la galette. Chez Horizons Médiatiques, nous avons donc voulu faire parler les chiffres. Pour avoir une idée plus précise, nous avons choisi d’ajouter dans l’équation d’autres villes, à savoir Villeurbanne et Vaulx-en-Velin, dans la banlieue lyonnaise, et Saint-Martin-d’Hères et Échirolles, dans la banlieue grenobloise. Hormis Vaulx-en-Velin, sélectionné en sa qualité de berceau du tacos français, les autres villes sont les plus peuplées de leurs métropoles. Vaulx-en-Velin arrive quant à elle à la quatrième position, non loin derrière Vénissieux.

Pour bien comprendre le paysage du tacos français dans nos six villes, il est pertinent de s’intéresser à celui de la restauration rapide au préalable. C’est dans une banlieue étudiante que le taux de salariés en fast food est le plus élevé. Cette tranche de population fait généralement partie des effectifs les plus recrutés dans la restauration rapide. Rien d’étonnant alors à voir une prédominance de salariés en fast food dans les villes étudiantes. D’après des statistiques de l’INSEE, en 2022, 35,2% des Martinérois étaient compris dans une tranche d’âge entre 15 et 29 ans. À Echirolles, on tombe déjà à 19,5%. Lyon, Grenoble et Villeurbanne sont toutes trois aux alentours de 30% mais on imagine qu’en tant que “grandes villes” (les effectifs de population sont au minimum trois fois plus importantes dans ces villes que dans les autres étudiées), la possibilité d’effectuer son job étudiant dans d’autres secteurs que la restauration rapide s’en trouve élargie. À Vaulx-en-Velin, on observe une population plus familiale, avec une prédominance du nombre d’enfants (25,3% de 0 à 14 ans) et des autres tranches d’âge plus uniformisées, aux alentours de 20% jusqu’à 60 ans.

Mais revenons à nos tacos. Grâce aux données de l’URSSAF, nous avons pu récupérer le nombre de fast food déclarés par territoire. Pour ce qui est du nombre d’enseignes vendant des tacos français, comme aucune donnée en accès libre n’existait, nous avons répertorié l’ensemble des pages proposant à la carte des french tacos sur la plateforme de livraison numéro 1 en France, Uber Eat. Toutes ces enseignes n’étaient pas spécialisées dans la vente de tacos. Un grand nombre d’entre elles étaient, à titre d’exemple, des pizzérias, mais proposaient quand même des tacos français. Une marge d’erreur subsiste tout de même. Sur Uber Eat, rien ne prouve que toutes les enseignes soient déclarées auprès de l’URSSAF. En effet, le nombre de fast food par ville sur la plateforme dépassait à chaque fois le nombre de fast food déclarés. De plus, nous avons remarqué plusieurs enseignes étant domiciliées à la même adresse et proposant des cartes très similaires voire identiques. Nous avons tout de même choisi de toutes les compter dans le cas où certaines auraient pu nous échapper. Comme cette irrégularité a été constatée dans toutes les villes, la marge d’erreur devrait être semblablement similaire partout et ne pas fausser les résultats.
Alors même qu’à Vaulx-en-Velin, où serait né le tacos, le nombre de fast food et par conséquent de salariés de fast food est le plus faible, proportionnellement, c’est là qu’on y trouve le plus d’enseignes vendant des tacos avec un taux de près de 90%. Villeurbanne suit de peu avec un score de 70%. Bien que Grenoble (seulement la ville, hors banlieue) devance légèrement Lyon, les banlieues grenobloises elles restent bien en retrait par rapport aux lyonnaises.
Cependant, le propos doit être nuancé par les contextes socio-économiques de chaque ville. D’après un rapport de l’OMS/Europe sur les mauvaises habitudes alimentaires, ces disparités « ont un impact disproportionné sur les jeunes issus de familles moins aisées ». Le fast food, et particulièrement le tacos, sont régulièrement pointés du doigt pour leur mauvaise qualité alimentaire. Des six villes, Vaulx-en-Velin est de loin la plus pauvre avec 49,6% de sa population vivant en quartiers prioritaires de la ville (QPV) en 2024, d’après le SIG.


Les banlieues lyonnaises s’illustrent encore lorsqu’on compare le nombre de fast food par habitants au nombre d’enseignes vendant des tacos par habitant. Malgré un nombre de fast food plus faible, Vaulx-en-Velin et Villeurbanne se retrouvent en haut du panier lorsqu’il est question de tacos français. Grenoble, en deuxième place en matière de tacos, est en tête du classement des villes avec le plus grand nombre de fast food par habitant dans notre sélection. Lyon, en deuxième place lorsqu’il est question de fast food, tombe à la dernière position en ce qui concerne les tacos français.
Le résultat commence alors à se dessiner. Malgré une importante culture du tacos français dans les esprits des jeunes lyonnais, c’est Grenoble qui, entre les deux villes, se voit couronné du titre de ville du tacos. Mais si l’on isole uniquement les banlieues, ce sont Vaulx-en-Velin et Villeurbanne qui arrivent en tête. Mais cette importante consommation de french tacos de la part de nos banlieusards lyonnais ne parvient pas à pallier les manquements de la ville lumière. Pour les 233934 habitants des villes sélectionnées dans le bassin grenoblois, on compte 6,07 enseignes vendant des tacos français par tranche de 10000 habitants. Pour la métropole lyonnaise et ses 742708 habitants, on tombe à 4,62.
Ces résultats méritent tout de même réserve. Ils ne s’appliquent qu’à une faible sélection arbitraire de villes dans leurs métropoles respectives. Un échantillon plus large aurait peut-être amené à des résultats différents. Mais une chose reste sûre : Vaulx-en-Velin, fidèle à sa réputation de berceau du french tacos, porte pour l’heure, dans l’ombre du conflit opposant Lyon à Grenoble, l’héritage de son invention.
Antoine Froehly, Tristan Gayet
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