FACT-CHECKING : Le CNC, anatomie d’un organe financé par les français ?

Cinéma Gaumont Champs-Élysées, avenue des Champs-Élysées à Paris

Le cinéma français et son système de financement est une obsession de la droite et de l’extrême-droite. Ils l’accusent de ponctionner le contribuable, notamment via le CNC. Il s’agit pourtant d’un raccourci pétri de désinformation : l’analyse des chiffres et des données prouve que l’argent public n’alimente pas la production de films.

“Le contribuable subventionne un cinéma qui n’intéresse qu’un entre-soi d’extrême-gauche”, dixit Geoffroy Lejeune, alors directeur de publications chez Valeurs Actuelles, sur le plateau de CNEWS. Le système de financement du cinéma français, vieille lune de la droite et de l’extrême-droite, attise le feu de la critique depuis le discours de Justine Triet au Festival de Cannes 2023. Elle évoque des subventions de plus en plus conditionnées à la rentabilité des films et fustige la majorité présidentielle, appelant à “ne pas casser l’exception culturelle française.”

Bon nombre de personnalités politiques sont montées au créneau pour accuser la cinéaste de mordre la main qui la nourrit. À force de raccourcis et de désinformation, Éric Zemmour, Denis Tugdual et autres Jean Messiha en ont profité pour ranimer le mythe d’un cinéma français biberonné aux impôts. Le CNC, le Centre national du cinéma et de l’image animée, cristallise les critiques. Or l’analyse des chiffres et données atteste que l’argent public ne finance pas les films français. Le regain de popularité de ce discours mensonger s’appuie sur une réelle incompréhension de la part du public vis-à-vis du système.

Le CNC, une aide à la création

Créé en 1946, le CNC se définit comme un établissement public administratif sous tutelle du ministère de la Culture. Il dispose d’une pleine autonomie financière. Outre la conservation et la valorisation d’œuvres cinématographiques, il a pour mission le contrôle des recettes et des financements des films. Il a pour objectif d’aider à la création de nouvelles œuvres. Sa politique principale est d’assurer une présence forte des cinéastes français sur notre territoire, mais aussi à l’étranger, en contribuant à la diversité de la création. En pratique, il dispense des aides sélectives, pondérées et tient aussi un rôle de conservation et de valorisation de notre patrimoine.

Les aides du CNC interviennent à différentes étapes de la création : écriture du scénario, recherche de financements, tournage… Il ne constitue jamais l’entièreté du budget d’un film, qui s’alimente via d’autres flux, comme l’achat de droit par des chaînes de télévision ou des plateformes, les investisseurs privés ou les placements de produit.

… Financé par les taxes

Au mois de mai, le CNC a publié son bilan annuel. Un rapport maous qui compile l’entièreté des chiffres et données sur le cinéma français dans quelque 288 pages. Il fait apparaître les recettes pour l’année 2023 : 772 millions d’euros ont rempli les caisses du CNC via trois principaux flux.

La taxe sur les chaînes télévisées (TST) est la principale manne financière pour les aides à la création. Sur l’année 2023, le CNC a perçu 447 millions d’euros via la TST. Toutes les chaînes de télévision, en clair ou sur abonnement, ainsi que les plateformes de streaming comme Netflix ou Prime Vidéo reversent une partie de leurs recettes aux CNC. Il faut souligner que celles-ci peuvent aussi subventionner directement en film en échange de droits de diffusion.

Enfin, les entrées en salle constituent une autre source pour les aides à la création, via la taxe supérieure additionnelle (TSA) qui représente 10.7% du prix du billet, entièrement reversés au CNC. À titre indicatif, le prix moyen d’un ticket en France (il s’en est vendu près de 180 millions) est évalué à 7.24€, dont 80 centimes de TSA. Du reste, les exploitants de salles (Pathé, UGC, Cinémas Lumières…) et les distributeurs (Paramount, Europa Corp, Les films du losange…) se partagent 82.3% ; la SACEM prélève 1.2% et la TVA à taux réduit est fixée à  5.2%.

Les recettes du CNC ne sont donc pas prélevées sur l’impôt d’un contribuable qui financerai directement et à son insu des films. D’ailleurs, si le cinéma a été arrosé de quelque 311 millions d’euros de subventions, l’audiovisuel (277 millions) et l’aide à l’exportation d’œuvres culturelles françaises à l’étranger (120.5 millions) ont également eu droit à leur part du gâteau.

Anatomie d’un budget

Anatomie d’une chute de Justine Triet (1.9 millions d'entrées en France et 35 millions de dollars de recettes), Palme d’or 2023, disposait d’un budget de 6.2 millions d’euros. Après son discours vindicatif, les élus de droite et de la majorité déplorent “l’ingratitude” de la cinéaste et de son film dorloté par l’argent de l’État. Toutefois, le film (et le cinéma français en général) ne coûtent pas un rond ou presque aux finances publiques…

Les chaînes de télévision ont aligné les plus gros chèques : 1.2 millions pour Canal et 900 000 euros pour France 2, avec à la clé des droits de diffusion. 720 000 euros proviennent de fonds d'investissements privés et 380 000 ont été déboursés par les distributeurs MK2 et Le Pacte. Restent 36% en effet issus d’aides publiques. Le CNC a attribué 500 000 euros d’avances sur recettes. À noter que le seuil de rentabilité du long-métrage frise les 560%...

Le film de Justine Triet à bénéficié d’un 1.2 millions d’euros de crédit d’impôt. C’est la seule ligne de son budget liée aux finances publiques. L’objectif est d’inciter les sociétés de production à tourner en France plutôt qu’à l’étranger, où les charges sociales peuvent être moins élevées.

L’argent des collectivités locales au service du wokisme… ou pas

Goguenard, Éric Zemmour s’est fendu d’un tweet en janvier 2022 dans lequel il accuse la Vendée de financer des “films d’auteurs sur les migrants véganes transgenres” (sic). À peine obtus, le raisonnement est malhonnête : le CNC réserve une partie de ses recettes pour alimenter des fonds régionaux. Ces aides publiques favorisent l’emploi et l’économie locale : selon le CNC, chaque euros d’aide génère 7.60 euros de retombées. Peu-importe si le film sert ou non le roman national… Si l’on s’en tient à Anatomie d’une chute, 540 000 euros ont été alloués par les régions pour compléter le budget.

L’argent public n’alimente donc pas le CNC et le discours accusant le cinéma français d’être gavé aux impôts du contribuable est au mieux simpliste, sinon fainéant.

Par Hugo Bachelet & Romain Zanol

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.