Rose-Mai à la faculté @Mathilde Murcuillat

Rose-Mai Aimart : assesseure, petites mains pour grandes responsabilités

Pendant une cinquantaine d’années, Rose-Mai Aimart a aiguillé et fait signer les votants de Saint Denis à la Réunion. Après plus d’un demi-siècle en tant qu’assesseure, la sexagénaire laisse sa place aux jeunes qui peinent à se mobiliser pour les élections municipales.

À soixante-dix-sept ans, Rose Mai n’a rien d’une habituée des cafétérias universitaires. C’est pourtant remplie d’une assurance calme qu’elle s’engouffre dans celle d’une faculté lyonnaise. La grande salle est presque vide. Quelques tables sont occupées au milieu de sacs posés au sol. Une odeur de café tiède flotte. Rose-Mai enlève son manteau, le plie soigneusement sur le dossier de la chaise, pose sa banane sur ses genoux. Elle la tient fermement, de ses deux mains qui, depuis plus d’un demi-siècle, aiguillent les gens dans des bureaux de vote de Saint-Denis, à La Réunion. 

De passage à Lyon pour rendre visite à sa petite fille qui y étudie, la sexagénaire regarde autour d’elle. Elle vit toujours à Saint-Denis, dans le quartier des Camélias, où elle est née et qu’elle n’a jamais quitté. Assesseure depuis ses 20 ans, l’âge auquel elle a voté pour la première fois, elle s’est pourtant arrêtée après les élections législatives de 2024. Pas par lassitude mais par décision, alors que les bureaux de vote peinent à recruter de nouvelles têtes.

« On a un rôle très important. Sans assesseurs, ce n’est pas possible d’ouvrir un bureau de vote. »

Si elle a connu, essayé et répété tous les rôles d’un bureau de vote, d’assesseure à présidente en passant par déléguée, c’est sans hésitation le premier qu’elle préfère. « On peut parler avec les gens », lâche-t-elle dans un sourire. L’accueil, l’aiguillage, les noms à chercher, la signature à indiquer. Ces gestes sont mécaniques et précis. Pas de place à l’erreur. « Si l’on se trompe, cela peut être catastrophique. On a un rôle très important. Sans assesseurs, ce n’est pas possible d’ouvrir un bureau de vote. »

La démocratie comme transmission

La première fois que Rose-Mai se porte volontaire, elle a 20 ans. Elle est envoyée dans un quartier plus aisé que le sien. Elle ne connaît personne et se sent mal à l’aise face aux électeurs qui défilent dans une ambiance froide et distante. La présidente du bureau, Madame Bonhomme, qu’elle n’a jamais oublié, la rassure. « Dans un bureau de vote, tout le monde est à égalité. L’électeur, l’assesseur, le président. Tout le monde a le même rôle. » se rappelle la sexagénaire avant d’ajouter, « Cette phrase, je l’ai gardé toute ma vie. »

Et si Rose-Mai s’engage autant, c’est parce qu’à dix ans, quand son père meurt, sa mère, qui ne sait ni lire ni écrire, se retrouve seule avec quatre enfants. À l’époque, pas d’aides sociales. La famille mange grâce aux associations. « C’est comme ça que j’ai appris comme c’est important », glisse-t-elle. Important de s’impliquer pour les autres, d’agir pour changer les choses.

La politique aussi lui vient de sa mère. Cette dernière ne ratait jamais une élection et Rose-Mai l’accompagnait toujours. Elle regardait, apprenait puis, elle s’est finalement engagé. Elle deviendra aussi élue puis adjointe au maire pendant douze ans sous les mandats d’Auguste Legros et de René Paul Victoria, tous les deux maires de Saint Denis. Elle ne quittera plus jamais les bureaux de vote, jusque très récemment  « Je pense qu’il faut laisser la place aux jeunes. C’est très important qu’ils s’engagent ! ». Tous ses enfants ont consacré leurs dimanches aux élections, eux aussi. « C’est [sa] grande fierté. »

L’épreuve des municipales

Sa mise en retrait, Rose-Mai ne la regrette pas, d’autant plus à l’approche des élections municipales. Elle le sait, à ce moment-là, la pression monte. « Ce sont les élections les plus dures quand on tient un bureau de vote. Les gens misent beaucoup. » Elle décrit les regards plus insistants, les discussions plus sèches, les soupçons plus présents . « On a toujours l’impression d’être sous surveillance. » affirme-t-elle en secouant la tête. À cette ambiance particulière, s’ajoute le stress du manque de volontaire, de plus en plus criant. Si la sexagénaire a, au fil du temps, trouver des solutions à ce problème quitte à appeler un an avant le scrutin les habitués pour être sûre de leur disponibilité, dans les grandes villes, la difficulté est renforcée par la nouvelle loi Paris Lyon Marseille adoptée en août 2025. 

Relatif aux élections municipales, ce texte permet l’élection au suffrage universel direct des conseillers municipaux et impose par conséquent davantage de personnel lors des élections alors que les volontaires manquent déjà. « À Lyon, trois scrutins se tiendront le même jour, tandis que deux scrutins simultanés seront organisés dans les 57 autres communes de la Métropole. Cette situation va nécessiter une mobilisation sans précédent d’assesseurs.» alertait la Mairie lyonnaise dans un communiqué de presse du 13 janvier 2025. « Chez nous, quand ça coince, j’appelle des copines et ça finit toujours par marcher. » s’amuse-t-elle en regrettant toutefois le manque d’information autour du rôle d’assesseur. « Il suffit d’une carte d’identité et d’être inscrit sur les listes ! ».

Pourtant, des campagnes de communication existent, notamment en ligne. Rose-Mai hausse les épaules. « Les vieux comme moi, on n’est pas sur Facebook ». Pas sur Facebook mais partout ailleurs, elle continue de s’engager. Elle intervient dans des écoles, visite des maisons de retraite avec la Mutualité et plante des arbres avec le Comité d’Action Civique. Ce sera donc les mains dans la terre mais toujours au contact des autres que Rose-Mai passera son mois de mars, loin du tumulte des élections municipales.

Mathilde Murcuillat

N.B : cet article a été publié dans le cadre d’un cours dédié à la webrédaction organisé le 13 janvier 2025. Relu par Pierre.

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