De 2018 à 2023, le budget de l’armée française a grimpé de 46%. Une hausse en corrélation avec un contexte politique international instable et une volonté de moderniser les Armées. Qu’en est-il de la production des entreprises d’armement françaises ? Au pas de course, les fabricants ont vu une nette progression dans leur chiffre d’affaires. On fait le point.

Troisième dépense de l’Etat depuis 4 ans, le budget de l’armée est, chaque année, revalorisé. Il est passé de 48,14 milliards d’euros en 2018 à 69,9 milliards d’euros en 2024. Pour fixer ce budget, l’Etat porte une loi de programmation militaire (LPM) d’une durée de six ans. Elle vise à établir une programmation pluriannuelle des dépenses consacrées aux forces armées françaises.
Pour cette enquête, nous avons traité les données de la LPM de 2019-2025. Les ⅔ de l’enveloppe de 295 milliards d’euros sont dédiés à l’équipement des forces. Les budgets annuels de la période 2018 – 2023 ont donc été analysés. En parallèle, nous avons déchiffré la situation financière de 10 entreprises d’armement françaises de 2018 à 2023 (les données pour 2024 n’étant pas encore disponibles), dont 90% affichent une croissance sur cette période. En étudiant les grands chantiers de la dernière loi de programmation militaire, nous avons pu faire le lien entre certaines progressions et des contrats passés avec l’Etat français.
D’après nos résultats, les grands noms de l’armement (Dassault Aviation, Airbus ou encore Safran) ne sont pas les entreprises les plus en croissance ces dernières années. Celles-ci sont davantage mondialisées, c’est pour cette raison qu’elles font moins l’objet de notre enquête. Il est donc difficile de relier l’augmentation de leur chiffre d’affaires à celui du budget des Armées françaises alors qu’elles réalisent jusqu’à 81% de leur bilan à l’étranger (Safran).
De grands programmes au bénéfice des entreprises d’armement
Le ministère des armées répartit la somme qui lui est attribuée dans plusieurs domaines. Les principaux sont le soutien de la politique de la défense (35% du budget en 2024) et l’équipement des forces (35% du budget en 2024). “L’effort financier destiné à l’équipement des forces va à 70% dans de la rénovation du matériel et à 30% dans des achats” précise le centre média du Ministère des Armées, contacté par téléphone.
Cette dernière part regroupe les grands programmes d’armement. Dans le cadre de celles-ci, l’Etat investit dans les entreprises, françaises ou européennes, du domaine. Une loi de programmation militaire est aussi votée pour mettre en place un budget destiné aux forces armées sur des périodes de six ans. La précédente (LPM 2019-2025) avait augmenté son budget de 65%. Et ⅔ de cette somme était destinée à la rénovation des équipements des forces armées françaises.
Le ministère des armées investit dans dans les entreprises d’armements françaises pour la livraison des programmes. Le centre média du Ministère des Armées rappelle que l’armée française travaille avec les pays européens. La priorité reste de favoriser au maximum la production française. “Le fait de produire en local est quelque chose de souhaité. Il y a une logique de partenariat qu’il ne faut pas oublier. On est sur une industrie de défense qui est aussi à logique européenne.”
C’est le cas des programmes Scorpion et Barracuda. Pour le premier, l’Etat à fait appel aux entreprises Arquus, KNDS France et Thales pour réaliser la livraison de 1872 Griffons, 54 MEPAC, 250 chars Leclerc rénovés, 2038 Serval et 300 Jaguar. Un programme qui bénéficie aux entreprises d’armement. L’entreprise KNDS, par exemple, a réalisé en 2023 un chiffre d’affaires de 3,25 milliards d’euros. Une hausse de 2,5% par rapport à l’année précédente, justifiée en partie par les livraisons de véhicules blindés Jaguar et Griffon. Le second programme, Barracuda, porte quant à lui sur le renouvellement de la flotte de sous-marins nucléaires d’attaque, pilier de dissuasion nucléaire.
Adapter l’équipement au terrain moderne de la guerre
Les façons de faire la guerre évoluent avec celles des nouvelles technologies. Les armées et leurs équipements sont en constante recherche d’adaptation aux enjeux des nouveaux terrains de la guerre.
Le Président de la République, Emmanuel Macron, a fait du renouvellement des deux composantes de la dissuasion nucléaire (océanique et aéroportée) un objectif majeur. En parallèle d’une modernisation du matériel, de grosses commandes ont été passées. TechnicAtome et Naval Group se sont associés sur le gros chantier du sous-marin nucléaire lanceur d’engins de troisième génération (SNLE 3G). Il a débuté en mars 2024 à Cherbourg, et l’entrée en vigueur de l’équipement est prévue au cours de la décennie 2030 – 2040. À termes, la flotte des quatre sous-marins du type Le Triomphant (opérationnel depuis 1997) sera entièrement remplacée. C’est aussi le cas de l’autre flotte française, composée de six sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Un contrat encore assuré en partenariat par Naval Group (qui fait 70% de son CA en France) et Technicatome (qui fait la totalité de son CA dans l’Hexagone), dont la livraison des bâtiments s’étale de 2020 à 2030.
Les deux entreprises françaises, l’une spécialisée dans la propulsion nucléaire, l’autre dans le naval de défense, s’assurent plusieurs années de prospérité avec ces contrats. Les montants sont classés secret défense, mais les fruits peuvent être devinés sur la courbe croissante de leur chiffre d’affaires.
Le domaine du cyber (multimédia, Internet et web) prend de l’ampleur dans le budget des Armées. De 1,6 milliards d’euros pour la LPM 2019 – 2025, il passe à 4 milliards pour celle de 2024 – 2030. Sopra Steria, entreprise française spécialisée en numérique, est un acteur incontournable du domaine dans l’Hexagone, où elle réalise 46% de son chiffre d’affaires.
Elle fait partie des entreprises dont le CA a le plus grimpé entre 2018 et 2024, avec une augmentation de plus de 40%. Il faut dire que l’entreprise a bénéficié de la Coupe du monde de rugby 2023 et des Jeux olympiques et paralympiques de Paris 2024. Avec la Direction général de l’Armement (DGA), l’entreprise y a déployé son système de protection, nommé Parade (Protection déployAble modulaiRe AntiDronEs) et conçu en partenariat avec Thalès. En 2021, Sopra Steria a aussi été chargée de la mise en place de Brasidas, un outil numérique permettant de connaître l’état et la disponibilité des avions, hélicoptères et drones en service dans les trois armées. Un “enjeu majeur de la loi de programmation militaire 2019 – 2025”, lit-on dans cette dernière.
Au-dessus de nos têtes, un nouveau terrain d’action des Armées se déploie : l’espace. La zone exo-atmosphérique (couche la plus externe de l’atmosphère) voit se multiplier les actions touchant à la communication, navigation, surveillance et écoute spatiales. Sur la période de la LPM 2019 – 2025, 780 millions d’euros sont ainsi prévus pour le dernier volet de la modernisation du système de commandement et de conduite des opérations aérospatiales (SCCOA 5) de la DGA. Un contrat confié à l’entreprise Thalès qui renouvellera donc plusieurs radars de l’armée de l’Air et de l’Espace et de la Marine nationale.
L’instabilité politique, un levier pour l’armement français
C’est une production d’équipements crescendo à l’aune d’une instabilité politique. “Toujours prévoir à la marge”. C’est le mot d’ordre du ministère des Armées pour élaborer son budget. L’enveloppe est prévue pour anticiper des perturbations. Et ces derniers temps, elles n’ont pas manqué (conflit israélo-palestinien et guerre en Ukraine).“ On ne produit pas des munitions, un treillis ou un véhicule comme on produit un vêtement. C’est quelque chose qu’on doit prendre en compte sur le temps long” analyse le centre média du ministère des Armées. Et quand le besoin se fait ressentir, la France puise dans ses réserves de matériels ou impulse une production plus importante. C’est à ce moment que les entreprises d’armements françaises sont en première ligne.
Équipements individuels, artillerie, munitions, ou drones; la liste est encore longue. Et la somme que représentent tous ces équipements colossale. Ce sont plus de 3 milliards d’euros d’armes, livrés par la France à l’Ukraine, sur l’année 2024. L’aide, effective depuis le début du conflit en 2022, est montée d’un cran suite à la signature de la coopération franco-ukrainienne dans l’armement. L’accord, conclu en mars 2024, durera 10 ans. Ce soutien a propulsé l’entreprise Eurenco, située à Bergerac, en Nouvelle-Aquitaine. Fermé en 2007, le fabricant d’explosifs, de propulseurs et de carburants militaires a rouvert suite à de nombreuses demandes de la part d’autres entreprises d’armement. Après leurs envois de matériel à l’Ukraine, elles doivent reconstituer leurs stocks.
L’État est actionnaire à 100% chez Eurenco. Il a demandé à l’entreprise privée d’être autonome dans la production des charges modulaires et d’avoir tous les composants « sur place » pour ne plus dépendre d’un approvisionnement étranger. Depuis cette commande, l’ascension de Eurenco est fulgurante. L’entreprise a vu son chiffre d’affaires décoller de 2018 à 2023 : de 103 millions d’euros à 166 millions d’euros de chiffre d’affaires. Cette progression représente une hausse de 61,36% des recettes. Une légère baisse est notable en 2020 suite au Covid 19, comme pour de nombreuses entreprises. La production made in France semble être poussée par un contexte international instable.
Le budget de l’armée française est pensé sur de nombreux aspects, allant de la confection du treillis à la construction du drone dernier cri. À l’ère de relations conflictuelles, les entreprises françaises sont un maillon important dans la production de l’équipement pour le pays. L’Hexagone prône son savoir-faire et voit grand dans la conception de l’armement. Et pour cause; le centre média du ministère des Armées insiste, “Les marges de manœuvre dans ce budget sont indispensables pour encaisser les chocs. C’est gagner la guerre, avant la guerre”.
Par Chloé Goupil, Manon Souchois et Maëva Martel
Pour aller plus loin : Le face aux lecteurs – La loi de programmation militaire, c’est quoi ?
Vous pourriez aussi aimer
-
Marie Vuaille : Accompagner ses parents, un combat pour la dignité
-
Travail dissimulé : Comment l’Urssaf a redressé 135 millions en Auvergne-Rhône-Alpes en 2024
-
Qui de Lyon ou de Grenoble est la vraie capitale du tacos français ?
-
Covid-19 : la restauration française remet le couvert
-
La crise du logement vue par les chiffres : une construction neuve en panne