Les faits divers peuvent perpétuer des stéréotypes discriminants. Nous avons interrogé plusieurs acteurs sur le traitement médiatique de ces événements, notamment dans les quartiers populaires, au cours de la 18ème édition des Assises du journalisme à Tours.
Les faits divers attristent autant qu’ils attirent. C’est du moins ce qui ressort du sondage Viavoice pour Ouest France, réalisé dans le cadre des Assises du journalisme. Selon l’enquête d’opinion, 69% des Français seraient intéressés par le traitement médiatique des faits divers. Si les sentiments négatifs représentent 78% des émotions ressenties, certains semblent penser que leurs couvertures peuvent perpétuer des stéréotypes discriminants. Pourtant, le monde du journalisme avait subi une remise en question après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré et les révoltes des banlieues ayant suivi en 2005. Malgré tout, les « bavures policières » ont continué, avec la mort d’Adama Traoré en juillet 2016 ou, plus récemment, la mort de Nahel Merzouk en juin 2023.
« Il y a le meilleur comme le pire dans les quartiers »
Dans le cadre de la 18ème édition des Assises du journalisme à Tours, mardi 11 mars, certains se plaignent d’un traitement médiatique « reproduisant certains stéréotypes ». C’est le cas de Julien Keruhel, directeur du centre social BUL’ de Mômes à Saint-Ouen-les-Vignes. Il mentionne le traitement médiatique du meurtre à l’arme blanche, mercredi 26 février 2025, d’un jeune de 17 ans dans le quartier du Sanitas à Tours. Le directeur regrette la mention d’un « caractère terroriste » (non revêtu par l’homicide), alors qu’il s’agissait simplement, selon lui, d’un « jeune là au mauvais moment”. Julien Keruhel nous a partagé un épisode similaire lors des élections présidentielles de 2022 où des journalistes avaient longuement interviewé des « gens du quartier » pour ne garder « que deux phrases sur la sécurité ». Pour lui, « Il y a le meilleur comme le pire dans les quartiers », mais il considère qu’en agissant ainsi, les journalistes perpétuent « les clichés ».
Pour pallier ce biais de représentativité, des médias « issus de quartiers populaires » sont nés. Cela a notamment été le cas du Bondy Blog. Créé pendant les révoltes de 2005 par le journaliste suisse Serge Michel, le média en ligne avait pour ambition de « donner la parole aux habitants des quartiers populaires ». Une devise qu’il porte encore vingt ans après. La rédactrice en chef, Héléna Berkaoui, remarque la différence de traitements de faits divers dans les quartiers populaires entre le pure player et d’autres médias plus généralistes. Elle n’hésite pas à nous confier que les faits divers, lorsqu’ils concernent les quartiers populaires, peuvent être victimes d’un « traitement raciste » : « Un même fait divers, selon qui l’a perpétué, ne recevra pas le même traitement », tranche-t-elle.

Même si elle admet que traiter ces sujets en tant que journaliste « reste un exercice délicat », elle considère que ce n’est pas une excuse pour oublier la « responsabilité éthique » du métier. Elle souligne l’importance d’avoir différents témoignages, aussi bien policiers que ceux des familles concernées. « Il ne s’agit pas de partir du principe que leur témoignage est gage de vérité, mais il est tout aussi légitime que celui des fonctionnaires de police », illustre la rédactrice en chef. Pour certains, la thématique du quartier populaire a de plus en plus de mal à être couverte médiatiquement. Erwan Ruty, l’auteur de « Une histoire des banlieues françaises », estime qu’« Aujourd’hui, ça devient de plus en plus difficile de traiter des banlieues. Les médias généralistes ne veulent plus en entendre parler. » Il conseille les journalistes voulant parler de problématiques concernant les banlieues de « trouver des subterfuges » en incluant d’autres acteurs.
Qu’en pensent les institutions ?
Face aux embûches rencontrées, un cadre et des solutions s’imposent. En France, le Conseil de Déontologie Journalistique et Médiation (CDJM) se charge d’arbitrer les règles entre les médias et leur public. Kathleen Grosset, présidente du CDJM, nous précise : « La déontologie ne dépend pas des sujets du média, ni de la ligne éditoriale. » La déontologie représente un ensemble de codes pour les journalistes. Pour mieux prendre ses décisions, la présidente nous rappelle que le bureau se base sur la Charte d’éthique professionnelle des journalistes de 1918, la Déclaration de Munich de 1971 et sur la Charte d’éthique Mondiale des Journalistes de la Fédération internationale des journalistes de 2019.
Créée en mars 2023, l’Association des Journalistes Antiracistes et Racisé.e.s (AJAR) regroupe plus d’une centaine de journalistes professionnels luttant contre le racisme dans la profession journalistique. « Le but c’est de produire de la critique médiatique, pour briser les biais racistes des médias. On tente de conseiller une meilleure pratique journalistique », éclaircie Anissa Rami, membre de l’AJAR. Toujours dans une approche de déconstruire des biais discriminatoires, l’association revendique également une volonté d’améliorer les conditions de travail des journalistes racisés.
Écrit par Aminata Ouédraogo, Eva Morvany et Louna Le Guillou
Vous pourriez aussi aimer
-
Le débat sur les procès ouvert au public refait surface
-
Prendre sa place dans le paysage médiatique, un défi épineux pour les sujets écologiques
-
Violences sexuelles et sexistes : « Il faut former les journalistes »
-
Lanceurs d’alerte : leur santé mentale sonne un cri d’alerte
-
Patricia Tourancheau, “passeuse et conteuse” : le fait divers dans tous ses états