Dans les instances du domaine judiciaire français, criminalistes et enquêteurs s’appuient de plus en plus sur l’intelligence artificielle pour traiter les données, recouper des preuves et faire émerger des pistes, notamment dans les affaires non élucidées. Aux Assises du journalisme de Tours, ce 12 mars 2025, cet outil performant mais pas infaillible a fait l’objet d’une conférence.
Le 16 octobre 2024, le corps de Lina, adolescente de 15 ans, a été retrouvé près de Nevers dans la Nièvre après plusieurs mois d’enquête. Quelques semaines plus tard, l’Allemande Daniela Klette, membre de la Fraction armée rouge, jugée responsable d’une trentaine d’assassinats entre 1971 et 1991, est retrouvée après plus de 30 ans de cavale. Si dans les faits tout oppose ces deux enquêtes, elles ont en réalité un point commun : l’intelligence artificielle utilisée par les services de police scientifique français et allemands. Loin des fantasmes hollywoodiens qui entourent l’usage judiciaire de l’IA, son utilisation est en réalité bien éloignée des séries policières. Dans les faits, elle n’est pas un justicier infaillible et autonome capable de résoudre une enquête en une fraction de seconde, mais plutôt un collaborateur efficace au service de la justice qui ne remplace ni l’expérience, ni l’intuition humaine.
L’arme fatale
Au cœur des services d’investigation de la Police Nationale et de la Gendarmerie, « l’intelligence artificielle permet d’élucider des cas que l’on n’arrivait pas à résoudre avant » assure Laurent Pene, sous-directeur adjoint du numérique et de la biométrie du Service national de police scientifique (SNPS) lors de cette conférence. Face à l’efficacité indéniable des nouvelles méthodes de recherche, la Police Nationale et la Gendarmerie Nationale ont choisi de suivre la technologie plutôt que de la rejeter. Ainsi naquit le Fichier National Automatisé des Empreintes Génétiques (FNAEG) qui recense l’ADN des auteurs soupçonnés ou condamnés, par exemple, pour des crimes sexuels. L’objectif d’un tel recensement étant de laisser l’IA corréler des faits entre plusieurs enquêtes.
« Le cerveau humain a ses biais et ne peut naturellement pas faire toutes les connexions nécessaires pour une enquête. C’est à ce moment que l’IA peut intervenir pour suppléer l’enquêteur », confie le lieutenant-colonel Frédéric Brard, directeur de l’enseignement et de la recherche du pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN). Mais pour parvenir à un tel résultat, il faut « éduquer cet outil » qui peut intégrer certains biais, complète le lieutenant-colonel. L’entraîner à mener un travail de data analyse qui ne remplace pas celui d’un enquêteur de police, mais qui le complète dans différents domaines de recherche, qu’ils soient scientifiques ou médicaux. Depuis plusieurs années, l’utilisation de l’IA se développe notamment dans l’imagerie médicale pour déceler des indices microscopiques qui échappent à l’œil humain sur des scènes de crimes.
“Cold cases” bientôt résolus
En France, 391 « cold cases », soit des affaires classées sans suite, sont recensées d’après l’Association d’Aide aux Victimes des Affaires Non Élucidées (AVANE). Après des années de silence pour certains cas, l’intérêt pour ces dossiers non résolus connaît un regain, soutenu notamment par la création, en 2022, du Pôle des crimes sériels ou non élucidés. Ce nouvel élan s’appuie sur des moyens technologiques renforcés, notamment l’intelligence artificielle, devenue un outil essentiel pour aider à résoudre ces enquêtes. Concrètement, elle est alimentée par des données judiciaires existantes et permet de traiter un volume massif issues de plusieurs dossiers : procès-verbaux, fichiers d’empreintes, profils ADN, rapports d’expertises, géolocalisations ou objets saisis. L’IA peut ainsi détecter des similitudes de modes opératoires, proposer des rapprochements entre affaires ou encore générer des hypothèses d’enquête inemployée. Une nécessité pour regrouper les informations souvent dispersées dans le temps et dans les archives. Parmi les outils utilisés, le logiciel ANACRIM permet de visualiser les liens entre faits, lieux, dates et personnes. Développé par la gendarmerie, il a notamment servi à relancer l’affaire du petit Grégory en réorganisant des années d’archives.
Pour Frédéric Brard, c’est “plus de 4 000 heures de travail expert économisées dans certaines enquêtes. Ça permet de gagner en efficacité et de répondre plus rapidement aux demandes des magistrats”. Mais ses résultats restent toujours soumis au regard des enquêteurs, seuls garants de l’interprétation finale.
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