Photo prise en extérieure d'un char Leclerc XLR en exposition à l'Eurosatory de 2022. Par Robinsauveur, 17/06/2022.

Quand la guerre se fabrique en Auvergne Rhône-Alpes

Derrière les slogans de souveraineté présidentiels, l’industrie de l’armement explose. En Auvergne Rhône-Alpes, la fabrication d’armes et le nombre d’emplois du secteur progressent particulièrement sur ces dix dernières années. Soutenu par des investissements publics, l’industrie de l’armement se vante alors d’un succès économique qui détonne dans un contexte géopolitique épineux.

«Réarmer la France», vraiment ? C’est tout du moins ce qu’Emmanuel Macron décrit comme un fin succès le 15 janvier dernier. Lors de la présentation de ses vœux aux forces armées sur la base aérienne 125 d’Istres-Le Tubé, il félicitait «cette décennie de réarmement français qui porte ses fruits». Une campagne qui assure les qualités militaires meurtrières d’une France, dit-il, souveraine.

Ce réarmement s’étant inscrit dans un contexte géopolitique délétère, permet à l’hexagone de se hisser, juste derrière les Etats-Unis, à la deuxième place mondiale des exportations d’armement, avec 9,6 % des armes exportées entre 2020 et 2024 selon un rapport de l’institut international SIPRI (mars 2025). «On (l’exécutif français, NDLR) a fait le choix de baser notre politique internationale sur l’armement, sur la production et sur la banque d’armement, ainsi que le rapporte Tony Tornin, chargé d’études sur les armes à l’Observatoire des armements. On a retrouvé les niveaux des années 70, où on était deuxième exportateur d’armement derrière les Etats-Unis».

Mais quel est le bilan de cette industrie qui se doit d’être rentable ? Car il n’est pas question ici de fruits mais bien de véhicules blindés, d’artillerie, de canons ou encore de tourelles. Autant de productions made in France qui participent aux différents conflits que connaît l’Europe et même le monde, et faisant ainsi de l’Auvergne Rhône-Alpes un véritable nerf de la guerre.

«Fabriquer la guerre près de chez nous»

Depuis dix ans, la fabrication d’armes a, de facto, explosé en Auvergne Rhône-Alpes. A ce jour, la région est l’une des premières de France en matière de production d’armements et de munitions, ainsi que celle-ci l’ébruite. Alors que l’île de France ne dépasse pas les 500 salarié.es dans la fabrication d’armes et de munitions selon les données de l’URSSAF, la région Auvergne Rhône-Alpes atteint, elle, un chiffre record de 2048 salarié.es à la fin de l’année 2024 (carte ci-jointe). Les régions du nord, de l’ouest et du sud-est sont largement derrières malgré quelques pôles militaires dynamiques, pense-t-on à la région PACA et son port militaire toulonnais où s’amarre le porte-avion Charles de Gaulle. 

Ce renforcement régional s’inscrit dans un cadre national favorable. La Loi de programmation militaire 2019–2025, dotée d’un budget de 295 milliards d’euros (un budget depuis actualisé à 413 milliard d’euros pour la LPM 2024-2030), vise à moderniser les armées françaises et à consolider la base industrielle et technologique de défense (BITD). Dans ce contexte, l’Auvergne Rhône-Alpes a bénéficié d’investissements stratégiques, récemment renforcés par la signature en juin 2025 d’une convention entre la Région et le ministère des Armées, destinée à structurer durablement la filière sur le territoire.

Bien que la défense ne relève pas directement de ses compétences, car étant plutôt celle de l’Etat et de l’Union Européenne, la Région utilise désormais de son côté le développement économique des entreprises comme levier pour approvisionner, plus encore, le secteur de l’armement. Elle s’est ainsi engagée à hauteur de 200 millions d’euros, depuis cette convention dont 100 millions spécifiquement dédiés au secteur de la défense et 100 millions sous forme de prêts à l’innovation, afin de «soutenir les entreprises locales, renforcer leurs capacités de production et répondre à la demande croissante du secteur de l’armement».

Une présumée souveraineté, fièrement affichée par le président de la Région, Fabrice Pannekoucke (LR)  et son prédécesseur Laurent Wauquiez lors de leurs différentes interventions auprès des grands groupes de cette industrie.

Une hausse de 60% 

Ce pôle régional a été, par ailleurs, nettement renforcé au cours des dix dernières années. Selon les données de l’URSSAF, les effectifs salarié.es du secteur privé de la fabrication d’armes dans la région sont passés de 1 280 salarié.es en 2015 à 2 048 en 2024, soit une hausse de près de 60 % en moins de dix ans (graphique ci-joint). La progression est presque continue, avec une accélération significative à partir de 2019, dans un contexte de montée en puissance des politiques de défense et de réarmement (LPM 2019-2025).

Cette dynamique de l’emploi s’accompagne d’une évolution plus contrastée du tissu industriel. Le nombre d’établissements spécialisés atteint un pic en 2017 avec 24 sites, avant de diminuer progressivement pour se stabiliser à 15 établissements en 2024. Autrement dit, la croissance de l’emploi repose moins sur la multiplication des sites que sur la concentration et l’agrandissement des structures existantes. Cela traduit une industrialisation accrue et une montée en capacité des acteurs déjà implantés. Les plus grosses entreprises embauchent par conséquent davantage de personnels et forment un quasi oligopole sur le marché régional. Sans réponses de la part des différentes usines de la région, la cause de cette baisse d’établissements n’a toutefois pas pu être établie.

Le marché des armes rapporte-t-il vraiment ? 

Tony Tornin distingue deux spécialités sur le territoire : la production d’électronique qui «permet de voir des cibles, de naviguer dans l’espace» situé autour de Grenoble, ainsi que les «blindés». On a ainsi recensé les chiffres d’affaires des 2 plus grosses usines de la région dans la fabrication d’armes et de munitions, déclarés sur Data.gouv (sur le graphique ci-joint, glisser la souris pour révéler). On retrouve Nexter system du groupe KNDS France, un leader européen dans la défense terrestre, qui s’est implanté à Roanne dans la Loire. C’est l’entreprise la plus importante de la ville. Elle est spécialisée dans les véhicules blindés comme le Leclerc XLR, qui a notamment profité à l’Arabie saoudite dans sa campagne militaire au Yémen depuis 2015. 

En deuxième position se distingue Nobel Sport, située à Anneyron, une usine leader dans l’industrie pyrotechnique dont les lanceurs de balle de défense (LBD) ont été utilisé notamment lors du mouvement des gilets jaunes, à l’origine de plusieurs blessures graves comme l’épingle l’Observatoire des armements dans son rapport de 2022 «Fabriquer la guerre près de chez nous»

«Qu’est-ce que ça veut dire la souveraineté… qu’il y a une bombe derrière ?»

Le graphique est sans appel. Nexter affiche de loin les chiffres d’affaires les plus élevés entre 2016 et 2023, notamment en raison de ses fabrications pour la défense terrestre, largement commandées au niveau national et international comme l’entreprise le revendique elle-même. Elle a doublé son chiffre d’affaires entre 2016 et 2022, avec un pic en 2022 qui dépasse le milliard d’euros. La guerre en Ukraine ayant ravivé la crainte d’une guerre généralisée en Europe sur laquelle capitalise, de fait, le secteur de l’armement. 

Mais face à cette réussite, d’autres voient l’échec du respect des droits humains. Le média indépendant Basta documentait le 6 février 2018 la livraison de près d’une centaine de chars Leclerc XLR à l’Arabie Saoudite à partir de 2015, dénonçant l’utilisation des terres yéménoises comme une «vitrine de ce savoir-faire français» alors que l’ONU commençait déjà à alerter sur de potentiels crimes de guerre. Le spécialiste des armes, Tony Tornin ajoute qu’un certains nombre de canons Nexter ont aussi été impliqués dans la guerre au Yémen, notamment dans le bombardement des populations. «Qu’est-ce que ça veut dire la souveraineté… qu’il y a une bombe derrière ?», déplore le chercheur basé à Lyon. Et d’ajouter, sans vergogne “Quand la France exporte de l’armement à des pays, c’est d’abord parce qu’elle a des intérêts parfois géostratégiques, parfois économiques ou d’exploitation des ressources. 

A l’Observatoire des armements, les membres se mobilisent dans l’objectif de conscientiser les populations sur l’industrie de l’armement. «On produit des armements près de chez nous, on en vend, mais on ne va jamais vraiment regarder au nom de quoi il est utilisé et contre qui, regrette celui qui a co-fondé l’observatoire. Ce sont des questions qu’on évite souvent de poser, et surtout sur lesquelles on ne cherche pas vraiment à avoir de réponse.»

Aurore Boscher et Louison Lecourt

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.