portrait de Pierre Grandel Pierre Grandel, de profil, vêtu d'un sweatshirt, à Lyon, le 18 janvier 2026

Pierre Grandel, de profil, vêtu d'un sweatshirt, à Lyon, le 18 janvier 2026

Pierre Grandel, stagiaire en addictologie et accro à l’aide

C’est à Tarare, commune rurale située à l’ouest de Lyon, que Pierre Grandel, étudiant de 21 ans en deuxième année d’assistant social à la Croix-Rouge, réalise son stage en addictologie. Depuis septembre 2025, il accompagne les personnes qui souhaitent freiner ou se détacher de leur addiction.

Pierre Grandel expire, et la fumée de sa cigarette dessine une traînée pâle dans la pénombre. Depuis son balcon qui surplombe la Place d’Arsonval, à Lyon, il peut regarder les passants rentrer chez eux. Ces personnes de tous les jours sont semblables à celles qu’il a rencontrées aujourd’hui lors de son stage. L’étudiant de 21 ans a choisi de se professionnaliser dans le travail social, en addictologie, au Centre de Soin et d’Accompagnement et Prévention en Addictologie (CSAPA) de Tarare, commune rurale de l’ouest rhodanien. Pour six mois dans ce centre de soins ambulatoires, il doit s’adapter à toutes les situations, toutes les personnes, toutes les addictions. « Je peux autant accompagner un enfant de choeur qu’un tueur en série », illustre-t-il. Cela peut parfois être plus complexe que ce qu’il pouvait imaginer. 

Apprendre à aider

Les addictions des usagers ne viennent pas de nulle part. Dans leur passé, leurs passions, leurs ressentis, Pierre tente de trouver la source de leurs maux. Le stagiaire confie : « Les gens viennent à la porte de notre service pour avoir de l’aide, parce que cette porte est une issue à leurs problèmes. » « Que ce soit une bribe ou les trois quarts de leurs vies, je me reconnais dans certaines personnes, je me demande si je ne suis pas en train de vivre la même chose qu’elles. Et je parle en connaissance de cause, étant donné que j’ai moi-même des addictions », ajoute-t-il, ses mains jouant avec le briquet allumé quelques minutes plus tôt.

Pierre se fond dans la petite équipe du centre d’addictologie, au milieu des travailleurs sociaux, des médecins addictologues, des psychologues et de l’infirmière. Même s’il n’a pas encore la responsabilité de ces professionnels, il parvient tout de même à se faire sa place. De temps en temps, il anime des groupes de photo-langage, durant lesquels chacun sélectionne une image en fonction du thème qu’il choisit. « La photo, c’est un support qui permet d’évoquer des sujets annexes, si les personnes le souhaitent », révèle-t-il. Matérielle – drogue, alcool – ou comportementale – jeux vidéos, pornographie – , chaque addiction peut être dissimulée. Il précise : « La honte freine souvent les personnes addictes à en parler », alors même que celles-ci ont besoin d’aide. Mais tout usager soigné au CSAPA est volontaire. « C’est énormément d’adaptation et c’est passionant de se modeler à chaque situation », exprime le stagiaire.

« Je ne suis pas une blouse blanche. Parce que je suis jeune, ma posture parait moins formelle »

Mais parmi toutes ces situations, malgré cette distance qu’il s’impose, certaines le touchent. Et des questions fusent. Le bébé de cet homme alcoolique et violent se fait-il taper dessus ? Quelle pression cette femme subit-elle au quotidien, au point de réussir à cacher son addiction à son entourage pendant dix ans ? Comment cet enfant en est venu à consommer ? Pierre regarde sa petite-amie, au fond d’un fauteuil, qui l’écoute raconter ce qu’elle a déjà entendu de nombreuses fois. « Quand les choses affectent énormément, se détacher, à un moment donné, permet de se libérer. Ma sensibilité, c’est une épine. Je la retire, même si elle me permettait de sentir que j’ai posé mon pied par terre », éclaire-t-il. 

Ses cheveux roux coiffés décoiffés et son style décontracté, il ne pensait pas que cela pouvait lui être utile. Pierre justifie : « Je ne suis pas une blouse blanche. Parce que je suis jeune, ma posture parait moins formelle. » L’étudiant se souvient de ce moment particulier, lors d’un entretien avec un homme qui conduisait régulièrement en état d’ivresse. Sa tutrice s’était absentée quelques instants, laissant Pierre seul avec l’usager, après 45 minutes de face à face. « Il s’est ouvert à moi, et ma posture de stagiaire professionnel a été chamboulée. C’était comme si j’étais son pote ou un jeune à impressioner », raconte-t-il. Mais parfois, sa parole n’est pas considérée comme légitime par les patients.

Des murs à fortifier, et à peindre

Assis en tailleur sur sa chaise, ses yeux se baladent sur les murs de son studio. Quelques affiches les ornent, mais ils sont encore bien vides. Le jeune homme a carte blanche pour les décorer, mais il doute, il ne sait pas réellement comment s’y prendre. « Par où commencer ? » se questionne-t-il. La peur de ne pas avoir les bons codes, les bonnes méthodes, oui, ça le bloque. Cette incertitude flotte dans son quotidien, et ce d’autant plus en tant que stagiaire. « Au centre, je me sens plus incompétent que les autres, à cause de mon statut. J’ai tendance à me mettre en retrait, à douter, alors même que les professionnels se remettent constamment en question. » Et ce n’est pas si facile de choisir la couleur des murs.

Ninon Demange

Horizons Médiatiques

Le monde raconté par les étudiant·es du Master Nouvelles Pratiques Journalistiques de l'Université Lumière Lyon 2.